Entretien du 18 février 2025

Joël CHAPRON. Ancien responsable des pays d’Europe centrale et orientale à Unifrance, correspondant du festival de Cannes pour les pays de l’ex-URSS, chercheur associé de l’université d’Avignon.

Françoise NAVAILH. Présidente de l'association kinoglaz.fr

« Pour le pouvoir comme pour les spectateurs, le cinéma sert à fuir la réalité »

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Françoise Navailh : Cela fait très exactement vingt ans que vous faites l’honneur de donner une interview annuelle à Kinoglaz revenant sur une année de cinéma en Russie [1] . Merci de ne pas déroger à la tradition cette année ! Après l’année 2023 que vous aviez qualifiée « d’adaptation à la nouvelle réalité [2]  », où en est donc le cinéma russe en 2024 ?

Joël Chapron : Je dois dire que l’industrie cinématographique russe s’est très bien adaptée à la nouvelle réalité : les studios de cinéma ne désemplissent pas, la distribution continue de bien fonctionner, la censure – par le fait même que l’autocensure prévaut depuis deux ans – ne s’abat plus aussi durement sur les films nationaux... Les salles n’ont, en revanche, pas du tout retrouvé la fréquentation qu’elles affichaient avant la guerre et avant le COVID et l’exportation des films fait évidemment grise mine, mais de nouveaux marchés se sont ouverts au cinéma russe. L’importation, quant à elle, reste soumise aux diktats de la censure et au boycott toujours actif des majors américaines, que contournent sans trop de problèmes des pirates qui arrivent à projeter en salle des films n’ayant pas reçu de visa d’exploitation.

Françoise Navailh : Commençons par la production nationale. On ne voit plus, en Occident, de films russes dans les salles commerciales – vous y reviendrez –, mais que tournent donc les metteurs en scène russes restés dans le pays ?

Joël Chapron : En 2023, on comptait 316 longs-métrages mis en production (un chiffre analogue à celui de 2022 : 313) ; en 2024, ce sont 389 longs-métrages qui furent mis en production, soit une hausse de 23,1 % [3] ! De plus, seuls 36 d’entre eux s’inscrivaient dans un processus de « sequels » franchisés – dont les opus précédents avaient été très favorablement accueillis par le public. Ces chiffres faramineux ne doivent pas cacher une difficile réalité : « mettre en production » ne veut pas dire « commencer un tournage ». Cela veut dire que la recherche active de financement d’un film a commencé au vu d’un scénario et d’une équipe technique et artistique – de l’un à l’autre, il peut s’écouler quelques années... Cependant, cela veut dire qu’il y a un réel engouement pour les investissements dans le cinéma.

Le budget alloué par l’État à la production cinématographique avait bénéficié d’une augmentation de 184,3 % (!) entre 2021 et 2022, puis avait accusé une chute entre les deux années suivantes avant la reprise entre l’année 2023 et l’année 2024 : +15,4 %, soit un total de 13,6 milliards de roubles [4]. De plus, le Fond Kino disposait en 2024 de 4,027 milliards de roubles à allouer à la production. Les décisions budgétaires qu’a prises la Douma en novembre [5] montrent qu’une augmentation est prévue pour le Fond Kino : 4,192 milliards en 2025, auxquels il faut ajouter 460 millions annuellement alloués jusqu’en 2027 au soutien à la production des films visant à « renforcer les valeurs spirituelles et morales au cinéma, à la télévision et sur Internet » (voir ci-dessous : les nouvelles orientations). La revue Bulletin Kinoprokatchika a donné la liste des 132 films que le Fond Kino a soutenus financièrement de 2022 à 2024 à raison de deux sessions par année [6]. Enfin, le ministère de la Culture a, de son côté, annoncé qu’il soutiendrait 140 films en 2025 [7].

Françoise Navailh : Mais quel type de films tournent les metteurs en scène ?

Joël Chapron : Pour échapper à la censure, il va de soi que certaines thématiques – inoffensives – sont privilégiées (même si l’on sait que derrière chaque film peut se cacher une déclaration politique, plus personne ne s’y risque aujourd’hui) : comédies, biopics, comédies romantiques, films familiaux, films d’animation... et thrillers, films d’horreur et films à thématique de la guerre, sur lesquels je vais revenir. Il est un thème dont semblent s’être détournés les metteurs en scène comme les spectateurs, c’est celui des films policiers ou sur la mafia.

On sent, dans les films mis en production, une envie chez les metteurs en scène de s’éloigner de la réalité, via les contes (en fiction comme en animation, pour enfants comme pour adultes), la fantasy, l’anti-utopisme, la dystopie, la science-fiction... Deux projets de contes de grande ampleur étaient en production en 2024 pour une sortie en 2026 – une adaptation des Voiles écarlates (Алые паруса) d’après Alexandre Grine et Cendrillon (Золушка) – en marge même des 17 projets de contes en animation et en fiction présentés lors du Gorki Fest en juillet [8] ! En octobre, le Fond Kino annonce aider la production de 18 films d’animation [9] ainsi que de 12 films familiaux et pour enfants [10].

La production cinématographique (et celle de séries) bat, comme je le disais, son plein. La société Moskino – qui gère 14 cinémas moscovites et la Commission du film de Moscou [11] s’est même lancée dans la construction d’un nouveau studio [12] de tournage près de Moscou appelé « Moskinopark » de 1 113 hectares dont ont inauguré la première tranche Vladimir Poutine et le maire de Moscou Sergueï Sobianine début septembre et qui comprend déjà 18 lieux à ciel ouvert (en attendant 20 autres en 2027 et 26 derniers en 2030) ; sont déjà en construction des décors... de villes européennes [13] ! J’en profite pour rappeler que, du temps de l’URSS, les images de Paris dans la série télévisuelle D’Artagnan et les Trois Mousquetaires (Д’Артаньян и три мушкетера) de Gueorgui Jungwald-Khilkevitch (1979) ont été tournées à Lvov en Ukraine soviétique, et celles de Londres dans Les Aventures de Sherlock Holmes et du docteur Watson (Приключения Шерлока Холмса и Доктора Ватсона) d’Igor Maslennikov (1979) à Riga en Lettonie soviétique [14]...

Françoise Navailh : Qu’en est-il, alors de la censure ?

Joël Chapron : Il y a des films dont le tournage a commencé avant la guerre et qui aujourd’hui ne peuvent pas sortir en Russie, car les acteurs ont quitté le pays et, même s’ils ne sont pas devenus agents de l’étranger, leur apparition à l’écran est prohibée. C’est notamment le cas de Tchoulpan Khamatova, icône théâtrale et cinématographique, dont les derniers films russes dans lesquels elle a tourné (comme L’Exploit [Подвиг] d’Alexeï Smirnov) ne peuvent pas sortir, alors même qu’ils sont financés par l’État et comptent dans leur casting de prestigieux noms restés en Russie – certains étant même publiquement pro-Poutine et sa guerre...

Je veux, d’ailleurs, préciser que, en 2024, 163 personnes physiques et morales ont été ajoutées à la déjà très longue liste (qui avoisine les 1 000 noms) des agents de l’étranger (« inoaguenty »), dont 3 metteurs en scène (Ilya Khrjanovski, Roman Liberov et Roman Katchanov), 1 écrivaine et scénariste (Ludmila Oulitskaïa) et 2 acteurs (Nikita Koukouchkine, Semion Treskounov). En octobre 2024, le producteur Alexandre Rodnianski, déclaré agent de l’étranger en octobre 2022, a été condamné par contumace à huit ans et demi de colonie pénitentiaire à régime classique « pour avoir diffusé de fausses informations sur l’armée russe [15] ».

Il reste donc encore quelques films qu’on ne verra peut-être jamais. Mais la censure ne s’exerce plus vraiment en amont : c’est l’autocensure qui l’a remplacée. Quel intérêt d’écrire un scénario ou de s’atteler à la production de films potentiellement « tendancieux » ? Je reviendrai sur la censure quand on parlera de la distribution.

En revanche, comme je l’avais longuement expliqué l’an dernier, ce sont aujourd’hui les thèmes prioritaires du gouvernement que celui-ci voudrait voir se matérialiser sous forme de films.

Françoise Navailh : Il y a donc toujours des thèmes prioritaires ?

Joël Chapron : Plus que jamais ! Vladimir Poutine a promulgué un décret le 8 mai 2024 [16] sur les « Fondements de la politique d’État de la Fédération de Russie dans le domaine de l’éducation à l’histoire » qui, dès l’article 3, annonce que cette éducation « vise à diffuser dans la société des connaissances historiques fiables et scientifiquement fondées afin de former une compréhension scientifique du passé et du présent de la Russie, qui est l’un des fondements de l’identité citoyenne panrusse et de la mémoire historique collective, ainsi que de contrer les tentatives de minimiser l’exploit du peuple russe dans la défense de la Patrie ». S’ensuit une litanie de plaintes sur « les tensions internationales [et] la crise de l’identité nationale qui sont à la base de l’éradication de la mémoire historique, de la réhabilitation du néocolonialisme, du néo-impérialisme et du néonazisme » derrière lesquelles se trouve « l’Occident collectif » qui déforme les informations et minimise la contribution de la Russie à la civilisation mondiale. Bref, tout ça pour en arriver à l’article 10, 3e alinéa, qui exige que des œuvres, notamment cinématographiques, soient réalisées pour promouvoir la bonne parole sans oublier (article 11, 7e alinéa) le travail d’édification que doivent faire les salles de cinéma. Difficile de ne pas voir derrière ce texte la main de Vladimir Medinski, le très conservateur ex-ministre de la Culture (2012-2020), aujourd’hui « assistant » (помощник) de Vladimir Poutine et membre, depuis octobre 2024 [17], du Conseil pour la culture et les arts près la présidence.

Par ailleurs, le plan de mise en application des « Fondements de la politique d’État pour la préservation et le renforcement des valeurs morales et spirituelles russes traditionnelles » publié sur le site du ministère de la Culture en juillet 2024 [18] ne laisse pas de place au doute : il « prévoit, entre autres, de publier des ouvrages sur des sujets militaro-historiques et socio-historiques ; de développer un réseau de parcs historiques « Russie - Mon histoire » ; de mettre en place des expositions consacrées à l'histoire de l'Opération militaire spéciale, ainsi que le projet panrusse « Mon histoire » qui vise à renforcer les valeurs familiales traditionnelles ; d'organiser des événements éducatifs ainsi que des cours d'information et d'éducation dans les écoles visant à renforcer les valeurs familiales, y compris la prévention du divorce. En outre, le plan prévoit l’organisation de projections de la « Collection d’or » de films et de dessins animés dans les établissements d’enseignement général et les établissements d’enseignement préscolaire ; le soutien à la création de scénarios dédiés à la promotion des valeurs familiales, de la fidélité conjugale et des familles nombreuses ; l’organisation d’événements pour contrer l’utilisation excessive du vocabulaire étranger dans les espaces publics, les œuvres littéraires et artistiques, les médias, les activités éducatives et de sensibilisation, et autres. » Une note du ministère de la Culture du 25 décembre 2024 [19] vise à appliquer ces consignes pour le soutien à la production en 2025 en listant les « thèmes prioritaires » : « la culture et les traditions de notre pays, l'histoire et la lutte contre les tentatives de la falsifier, les découvertes scientifiques et les réalisations dans le domaine de la technologie et de l'industrie, la famille comme institution et l’image de la famille nombreuse. Les films consacrés au théâtre russe, au rôle d’enseignant et de mentor, à l’image de l’avenir de la Russie, aux traditions des peuples autochtones, au développement de l’Extrême-Orient, de l’Arctique et d’autres régions, au volontariat et à la coopération humanitaire internationale recevront également un soutien. Ainsi que l’héroïsme et le dévouement des combattants russes durant l’Opération militaire spéciale, mais aussi les succès de l’espionnage extérieur russe... »

À propos de ce qui se passe dans les écoles, le film documentaire Mr. Nobody Against Putin de David Borenstein et Pavel Talankine (coproduction dano-tchèque), récipiendaire d’un prix au festival de Sundance en janvier 2025 [20], est édifiant : Pavel Talankine, animateur dans un lycée à Karabach (ville minière au sud de l’Oural), a filmé les changements intervenus dans l’enseignement depuis le début de la guerre. Affolant !

Rien n’est moins sûr que les films de commande sur les thématiques que j’ai reproduites attirent un public nombreux. Il est curieux de constater que les fonctionnaires, hommes et femmes, qui pour la plupart ont été élevés sous l’ère soviétique, ne se souviennent pas des crises qu’a traversées le cinéma soviétique, des problèmes qu’ont posés les films de commande... et la vitesse à laquelle ces derniers ont été rejetés pour laisser s’engouffrer, quand la porte s’est entrouverte, tous les films et tous les thèmes que le pouvoir en place avaient mis sous le boisseau. L’histoire, en Russie, ne sert pas de leçon au présent.

Nul doute que 1812, le prochain film d’Alexeï Pimanov (qui a déjà reçu une part du financement du Fond Kino) où des héros russes tentent d’assassiner Napoléon – que le metteur en scène appelle « l’Antéchrist [21] » – correspondra politiquement aux desseins du pouvoir russe !

Pour parachever les nouvelles orientations, Vladimir Poutine a promulgué une loi le 8 août [22] interdisant la « propagande des drogues dans le cinéma et la littérature » et deux lois le 23 novembre [23] interdisant la propagande de ce que les Américains appellent childfree, c’est-à-dire toute tentative d’évoquer – dans les médias, au cinéma, sur Internet et dans les séries – des personnages souhaitant ne pas avoir d’enfants. Ces évocations peuvent conduire à des amendes allant jusqu’à 5 millions de roubles. En sont exemptées « les informations sur le monachisme et le mode de vie monastique, l'observance du vœu de célibat et la renonciation à la procréation qui y est associée ». Sont de même exemptées les actions publiques visant à créer une attractivité pour cette observance.

Je résumerai donc les desiderata du pouvoir en termes de production cinématographique ainsi : réécrire l’Histoire, enjoliver le présent, idéaliser l’avenir. À l’image de ce que souhaitait aussi faire le Kremlin du temps de l’URSS. D’ailleurs, le ministère de l’Éducation a publié en septembre une liste de 191 films russes faisant office de recommandation de diffusion auprès des écoles répartis en trois catégories : pour les classes 6e-5e (20 titres),de 4e-2de (140) et de 1re-terminale (31) [24]. Précision non négligeable : l’écrasante majorité de ces films ont été produits du temps de l’URSS !

Françoise Navailh : Qu’en est-il de la distribution ? Quels sont les films qui sortent en salle ?

Joël Chapron : Je commencerai, comme chaque année, par rappeler que les chiffres divergent selon les sources, malgré le système de billetterie unique EAIS. Ce dernier donne les résultats « officiels » sur la Fédération de Russie – donc sans les résultats des films piratés (voir plus loin). De plus, avant de parler des recettes, je tiens à préciser où en est la Russie aujourd’hui économiquement. La revue Bulletin Kinoprokatchika, en octobre [25], citait deux sources gouvernementales pour donner le salaire mensuel moyen en Russie (86 495 roubles), le taux d’inflation (8,52 %) et le cours des deux devises occidentales majeures (1 $ = 90,49 roubles et 1 € = 98,45 roubles).

Donc, selon EAIS [26], en 2024 la Russie a compté 127,37 millions de spectateurs qui ont généré 46,40 milliards de roubles, soit un prix moyen du billet de 364,29 roubles, durant les 8,43 millions de séances enregistrées – soit une hausse respective de 1,01 %, 18,94 %, 17,75 % et 2,54 %. Au vu de ces chiffres, on constate que la hausse des recettes est due presque exclusivement à la hausse du prix moyen du billet à laquelle ont procédé de nombreux exploitants pour tenter d’endiguer la perte de recettes due à la stagnation, voire la chute de la fréquentation.La revue Kinobusiness Segodnia [27] donne, elle, les résultats pour l’ensemble de la CEI (Russie incluse), à l’exception des films piratés en Russie qu’elle ne prend pas non plus en compte dans les résultats des républiques où ils sont sortis légalement. Curieusement, elle donne pour toute la CEI 39,6 milliards de roubles pour 110,8 millions de billets vendus... Allez comprendre !

Selon elle, il y eut 715 nouvelles sorties de films (longs-métrages, programmes de courts-métrages, documentaires) en 2024 contre 664 en 2023, auxquelles il faut ajouter 138 films en continuation des années précédentes – soit un total de 853 films en circulation.

Françoise Navailh : Et pouvez-vous nous donner la liste des films qui ont remporté le plus de succès ?

Joël Chapron : En fait, il y a deux listes différentes selon que l’on prend le nombre de spectateurs ou les recettes. En France, c’est le nombre de spectateurs qui fait foi. Restons sur ce nombre.

Le n°1 est sans conteste Gosse de riche 2 (Холоп 2) de Klim Chipenko, qu’a produit le studio russe Yellow, Black and White surfant sur l’exceptionnel succès du premier opus qui avait attiré 12,16 millions de spectateurs en 2020. Le « sequel » fut produit pour 768 millions de roubles (contre 160 pour le précédent), dont 150 millions furent investis dans le marketing [28]. Ce dernier film a attiré 9,87 millions de spectateurs russes en salle pour un total de 10,18 millions de spectateurs dans la CEI. Il faut signaler, pour l’anecdote, que le premier opus est l’un des très rares films russes à avoir donné lieu à un remake français (en attendant le remake turc [29] !) : Le Larbin d’Alexandre Charlot et Franck Magnier, sorti en France le 17 juillet 2024 avec Kad Merad et Clovis Cornillac (232 000 spectateurs) ; par effet boomerang, ce remake français est sorti en Russie en 2024 et a réussi à attirer 57 500 spectateurs !

Le n°2 est Les Musiciens de Brême (Бременские музыканты), film familial d’Alexeï Noujny, remake en fiction du célèbre dessin animé du même nom d’Inessa Kovalevskaïa sorti en 1969, qui a attiré 8,45 millions de spectateurs et Russie et 200 000 de plus dans les autres républiques.

Le n°3 est Le Maître et Marguerite (Мастер и Маргарита), film très attendu de Mikhaïl Lokchine, qui a fini par sortir le 25 janvier 2024 sur 2 185 copies. Dès le lendemain, le vice-président du Comité à la culture de la Douma a demandé que son visa d’exploitation lui soit retiré [30]. Motif : les déclarations anti-guerre en Ukraine faites par le metteur en scène russo-américain (il est né aux États-Unis) – demande non exaucée. Le film, dont le tournage commencé en juin 2021 fut plusieurs fois interrompu, est le 3e plus grand succès de l’année en Russie (5,96 millions de spectateurs), malgré ses 2h37, son interdiction aux moins de dix-huit ans et l’absence de publicité télévisuelle. Néanmoins, partiellement financé sur fonds étatiques russes, il n’a pu participer à aucun grand festival international nonobstant ses très grandes qualités artistiques. La société française Kinovista [31] en a acheté les droits d’exploitation, puis, après s’être posé la question d’une sortie en salle, a décidé de le sortir directement sur les plateformes de streaming avant son passage sur Canal+ et Arte.

N°4 : La Glace 3 (Лед 3) de Iouri Khmelnitski, 3e opus de la franchise (mélodrame sur patinoire), qui a attiré 5,20 millions de Russes (contre 6,05 pour le 1er opus et 6,01 pour le 2e) et 200 000 de plus à l’extérieur du pays.

N°5 : D’ici cent ans (Сто лет тому вперед) d’Andreï Andriouchtchenko, film fantastique sur deux jeunes qui vivent à cent ans d’écart : 4,31 millions en Russie et 70 000 à l’extérieur.

N°6 : Le Bateau volant (Летучий корабль) d’Ilya Outchitel, remake en fiction du célèbre dessin animé du même nom de Garri Bardine sorti en 1979 ; 3,76 millions en Russie + 80 000 à l’extérieur. Rappelons que ce film a vu sa sortie repoussée car, commencé avant la guerre, il a dû changer partiellement de casting compte tenu de l’exil de certains acteurs [32] et a vu les noms de Ksenia Rappoport et Danila Kozlovski disparaître du générique [33] (grimés en personnages de conte, ils sont méconnaissables – d’où ce subterfuge !).

N°7 : Le Briquet (Огниво) d’Alexandre Voïtinski, fiction fantastique tournée d’après le conte éponyme de Hans Andersen : 3,64 millions en Russie + 40 000.

N°8 : Trois preux chevaliers et le nombril du monde (Три богатыря и Пуп Земли), film d’animation de Konstantin Feoktistov : 3,46 millions en Russie (Kinobusiness Segodnia donne étrangement 3,12 M pour l’ensemble de la CEI...). Il s’agit d’une franchise débutée en 2010 et qui, depuis lors, a donné lieu à de nombreux long-métrages : celui-ci est le 8e (le 5e de ce réalisateur).

N°9 : Mains en l’air ! (Руки вверх!) d’Askar Ouzabaev, biopic musical : 2,54 millions + 70 000 à l’extérieur.

N°10 : Onéguine (Онегин) de Sarik Andreassian, mélodrame adapté du roman en vers de Pouchkine : 2,16 millions + 50 000 à l’extérieur.

49,35 millions de personnes ont vu ces 10 films, soit 37,75 % des billets vendus. L’an dernier, le top 10 avait attiré 55,1 millions de spectateurs, mais il faut rappeler que 23,47 millions d’entre eux avaient vu le plus grand succès commercial depuis la Perestroïka : Tchebourachka.

Quelques remarques sur ce top 10. 8 des 10 films sont sortis entre janvier et avril 2024. Par ailleurs, c’est la première fois depuis la Perestroïka que ce top 10 n’inclut aucun film étranger ! Le premier film étranger est le dessin animé britannique Paddington au Pérou de Dougal Wilson (13e du box-office en nombre de spectateurs ; 1,58 million en Russie) ; le premier film de fiction étranger est Le Comte de Monte-Cristo de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière (18; 1,26 million). Rien d’étonnant, vu la situation politique et le boycott des majors américaines, mais cela vaut la peine d’être souligné. La deuxième remarque est que presque tous les films du top 10 (sauf La Glace 3) relèvent du conte – qu’ils soient issus d’un vrai conte, imaginés comme tels ou adaptés de la littérature. On voit bien à quel point la volonté de se distancier de la réalité se manifeste dans les choix cinématographiques. S’il y a bien un néologisme à appliquer à une grande majorité de Russes aujourd’hui, c’est celui d’« escapisme ». C’est là que se rejoignent le pouvoir et les spectateurs : le cinéma sert à fuir la réalité.

Une statistique semi-parlante est sortie en début d’année, celle des genres ayant généré le plus de recettes. « Semi-parlante », car les films d’animation ont un prix du billet inférieur au prix moyen, ce qui conduit donc à minimiser la part réelle de ce genre. Néanmoins, les comédies russes ont généré 31,8 % des recettes, les drames 22,1 %, les contes et la fantasy 20,7 %, l’animation 8,3 % et les mélodrames 7,2 % [34].

Françoise Navailh : Au chapitre des films étrangers, comment se porte le cinéma français ? La Russie était 1re en nombre de spectateurs au monde pour le cinéma hexagonal en 2023, disiez-vous l’an dernier.

Joël Chapron : C’est exact. 1re en 2020 (pour la première fois depuis... avant la Perestroïka !) devant l’Espagne et l’Allemagne, 2e en 2021 derrière la Chine et devant l’Espagne, 3e en 2022 derrière l’Allemagne et la Pologne, 1re en 2023 devant... l’Allemagne et la Pologne, la Russie est 2e en 2024, derrière l’Allemagne et devant le Mexique (la Pologne est 5e) [35]. Il y a deux manières de voir cette performance : celle de dire qu’il est inadmissible de continuer de vendre des œuvres à un pays agresseur (mais personne ne s’était élevé contre les ventes aux États-Unis l’année où l’armée américaine est entrée en Irak) ; et celle qui consiste à satisfaire l’inébranlable besoin qu’ont une grande majorité de Russes de voir autre chose que les films russes de plus en plus formatés ou les films chinois, indonésiens et turcs qui tentent – pour l’instant vainement – de supplanter les productions occidentales. C’est cette position qu’ont adoptée l’écrasante majorité des sociétés de vente françaises (Unifrance a organisé une table ronde à ce sujet en janvier 2024 [36]) et les succès du cinéma hexagonal soulignent bien les souhaits des Russes : 3,03 % des spectateurs russes ont vu un film français en 2024 malgré les 853 titres en circulation ; ce pourcentage peut sembler ridiculement bas, mais il est sans doute (en l’absence de statistiques officielles) le plus haut des cinématographies étrangères en Russie – si l’on excepte les résultats des films piratés.

En 2024, les 52 films français de langue française (dont 1 documentaire audiovisuel) et les 21 films français de langue étrangère dûment agréés par le CNC ont généré 3,79 millions d’entrées – parmi ces 73 titres, 9 sont des ressorties de films. À ce chiffre de 3,79 millions, il faut ajouter 67 300 entrées pour les 21 films français sortis en 2023 dont la carrière s’est prolongée en 2024, soit un total de 3,86 millions. Certes, c’est un résultat très inférieur à celui de 2023 (7,19 millions pour 56 films de langue française et 13 de langue étrangère), mais Miraculous – Le Film et Jeanne Du Barry avaient attiré à eux seuls plus de la moitié des spectateurs de films français. En 2023, 7 films avaient dépassé le seuil de 100 000 spectateurs ; ils sont 8 en 2024, coiffés, en langue française, par Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte (1,26 million) et, en langue étrangère, par Petit Panda en Afrique de Richard Claus et Karsten Kiilerich (397 000). Les 73 titres de 2024 ont été sortis par 23 distributeurs russes différents, ce qui souligne l’envie de diversité de ces derniers qui ne font que répercuter celle des spectateurs. Le top 10 des films de langue française comprend 3 films historiques en costumes, 2 thrillers, 2 films d’animation, 1 comédie, 1 film d’aventure et 1 documentaire animalier : « escapisme », disais-je...

Bien que non agréé par le CNC, le film de la Française Coralie Fargeat The Substance avec Demi Moore, coproduit par la France, a attiré 1,23 million de spectateurs – je ne l’ai pas inclus dans la liste des films français. Ce film est souvent classé parmi les films d’horreur.

Françoise Navailh : Le public change-t-il ?

Joël Chapron : Absolument. Depuis mars 2024, la revue professionnelle Bulletin Kinoprokatchika et la société Wanta Group publient le résultat de sondages hebdomadaires à la sortie des cinémas pour savoir quel est le spectateur-type des films en tête du classement. 66 % des spectateurs du Maître et Marguerite et 76 % de ceux d’Onéguine étaient des femmes ; 58 % de ceux de ces deux films avaient moins de 25 ans [37]. Je n’ai pas vu passer d’étude annuelle sur les publics, mais, sur les quelque 200 films étudiés par Wanta Group de mars à décembre 2024 (pas d’étude sur les films piratés), 2 seulement ont eu plus de spectateurs que de spectatrices : Civil War d’Alex Garland avec Kirsten Dunst, et Borderlands d’Eli Roth avec Cate Blanchett ! Quant au rajeunissement du public, il est partiellement dû à l’importance qu’a prise la « carte Pouchkine » [38], dont le succès a conduit le ministère de la Culture [39] à décider d’allouer 61,67 milliards de roubles de 2025 à 2027 à ce système. Il est également dû au fait que les jeunes hommes adultes évitent de fréquenter ces lieux en période de mobilisation.

Françoise Navailh : Ces changements dans la typologie des publics induisent sans doute des changements dans le choix des films à sortir...

Joël Chapron : Tout à fait. Parlons des films d’horreur, justement, dont le très grand nombre pose question. Ils deviennent l’un des genres de cinéma les plus prisés par les distributeurs qui achètent et sortent en salle des films américains comme Sunrise d’Andrew Baird, Black Mold de John Pata ou Deliver Us de Cru Ennis et Lee Roy Kunz, britanniques comme Stopmotion de Robert Morgan, irlandais comme Oddity de Damian Mc Carthy, mexicains comme Desaparecer por completo de Luis Javier Henaine, sud-coréens comme New Normal de Beom-sik Jeong ou The Closet de Kwang-bin Kim, argentino-néozélandais comme The 100 Candles Game: The Last Possession de Carlos Goitia, Guillermo Lockhart et Andrés Borghi, indonésiens comme The Verge of Death d’Azhar Kinoi Lubis, australiens comme Sting de Kiah Roache-Turner, ou comme les indonésio-sud-coréens Impetigore de Joko Anwar et Death Whisper d’Awi Suryadi... J’en passe et des meilleurs ! Vous m’excuserez de cette profusion de titres, mais c’est pour apporter une précision capitale : aucun de ces films n’est sorti en salle en France ! Le premier film d’horreur au box-office de l’année 2024 est 25e du classement et a attiré un peu moins de 1 million de spectateurs : Longlegs, film canadien d’Osgood Perkins avec Nicolas Cage (le distributeur russe a volontairement caché cet acteur dans la campagne promotionnelle, car son image est brouillée [40] !), sorti en France en juillet 2024 (173 800 spectateurs). Par ailleurs, la quasi-totalité des couvertures de la revue professionnelle Bulletin Kinoprokatchika étaient, en 2024, des affiches de films d’horreur à sortir.

Les résultats de la plupart d’entre eux sont assez décevants pour le moment : il n’y en a que 2 dans le top 30 de l’année. La typologie du public majoritairement féminin n’est guère engageante pour ces films, mais peut-être les distributeurs pensent-ils pouvoir attirer un public masculin qui se détourne du cinéma et, en particulier, des films de guerre et de mafia... Il est clair que les hommes vont désormais peu au cinéma, ce que montrent toutes les études. Les étapes de mobilisation, qui se sont souvent accompagnées de « rafles » devant les cinémas ou à la sortie du métro, ont conduit les hommes mobilisables à sortir le moins possible de chez eux. Or, ce sont eux qui voyaient en premier lieu les films de guerre, d’horreur, de mafia. Si les guerres (presque exclusivement désormais celles dans lesquelles est ou était impliquée la Russie... et où elle est victorieuse, bien sûr !) sont encore sur les écrans (la guerre restant un thème majeur de l’édification du nouvel homme russe), les films d’horreur et de mafia sont majoritairement des « produits » étrangers achetés à bas prix dans le seul but de faire tourner les sociétés qui les achètent... et de remplir les grilles de programmation des salles de cinéma. Cet état de fait ne saurait perdurer, compte tenu de la chute globale de la fréquentation.

L’explication de l’explosion du nombre de films d’horreur en Russie – un genre absent des salles pendant des décennies – est peut-être à chercher du côté d’un article d’une revue scientifique américaine de 2021 [41] selon laquelle, pendant la pandémie de Covid, les amateurs de ce genre de films ont moins souffert psychologiquement que les autres. Ils semblaient mieux préparés à de tels événements inattendus et faisaient preuve d’une plus grande résilience positive. Cette étude, utilisant des données de pointe, aurait prouvé l’hypothèse selon laquelle l’habitude de vivre des fictions effrayantes dans les films permet au public de pratiquer des stratégies d’adaptation efficaces qui peuvent être utiles dans des situations réelles. Est-ce pour affronter la dure réalité que ce genre s’impose dans les salles ?...

Il faut cependant noter que la nomenclature des genres des films russes répertoriés les plus prisés n’inclut pas les films d’horreur, alors que 5 des 10 films étrangers ayant remporté les plus grands succès relèvent de ce genre [42]. Et je rappelle que la censure s’exerce aussi sur les films étrangers via la classification : 8 des 10 films étrangers les plus vus étaient interdits aux moins de 18 ans...

Dernières précisions : pour le moment, les tentatives de remplacer les films occidentaux par des films des pays « amis » ne sont guère couronnées de succès ; le 1er film étranger non occidental est 68e au box-office : Tainted Soul de Ginanti Rona est un film indonésien jamais sorti en France. En revanche, quelques titres kazakhs ou kirghizes commencent à se frayer un chemin vers les salles russes...

Françoise Navailh : Et au vu des nouvelles orientations qu’a prises la Russie avec ses « thèmes » prioritaires, les films fabriqués pour exaucer les vœux du pouvoir fonctionnent-ils ?

Joël Chapron : Les films ouvertement patriotiques ne font pas recette. Financé notamment par des sociétés d’État impliquées dans le secteur militaire, Le Commandant (Командир) d’Alexandre Gourianov sur Guennadi Zaïtsev, fondateur du groupe militaire Alfa, héros de l’Union soviétique, est l’un des grands échecs de l’année : 500 000 spectateurs. Échec financier, certes, mais pas seulement, car le producteur lui-même, Timour Khvan, reconnaît qu’il « n’y a pas de demande pour du cinéma patriotique et cela [me] navre [43] ». Les films Indicatif « Passager » (Позывной "Пассажир") d’Ilya Kazankov (qui se passe dans le Donbass en 2015 et qui, selon son producteur, « tente d’expliquer à ceux qui doutent ou ne comprennent pas les buts et les missions de l’Opération militaire spéciale [44] »), L’Abri (Блиндаж) de Mark Gorobets (qui relie la guerre d’aujourd’hui à 1941) ou Sept papiers noirs (Семь черных бумаг) d’Anatoli Koliev (la guerre en Ossétie du Nord en 1942) ont également été des échecs (le premier, sorti sur presque autant de copies que Le Maître et Marguerite et soutenu par une grosse campagne télévisuelle, a attiré 14 fois moins de spectateurs que l’adaptation de Boulgakov et le dernier n’a généré qu’un peu plus de 20 000 entrées). Peut-être ces échecs ont-ils conduit le Fond Kino (qui finance à fonds perdus des films à fort potentiel commercial) à ne plus les subventionner : lors de sa session de mai 2024, le Fond Kino a soutenu 15 projets, dont 1 seul porte sur une guerre (la Deuxième Guerre mondiale), les autres portant sur le sport, des biopics, des films que les Américains qualifient de fantasy, des comédies [45]... Néanmoins, dans son annonce du programme d’ici 2030 [46], Olga Lioubimova indique le « soutien à la production de films sur l’Opération militaire spéciale ». Affaire à suivre.

Françoise Navailh : Vous parliez de la censure et de l’autocensure. Quels films les Russes ne peuvent-ils pas voir ?

Joël Chapron : Pour ce qui est des films russes, le Roskomnadzor, après avoir attribué un visa d’exploitation à la série qu’a faite la grande réalisatrice Natalia Mechtchaninova (dont le film Un petit secret nocturne [Маленький ночной секрет] est toujours interdit de sortie) Alissa ne peut pas attendre (Алиса не может ждать), l’en a finalement privée [47], car elle contiendrait « des informations qui ne doivent pas être diffusées via un média audiovisuel [48] » – sans qu’on sache de quelles informations il s’agit... Il en va de même pour le film de Semion Serzine (l’acteur principal de La Fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov), Ryjy (Рыжий ; sur le poète Boris Ryjy), interdit lui aussi sans raison officielle [49]... Le grand producteur Sergueï Selyanov, qui a notamment produit le film interdit de Natalia Mechtchaninova, mais aussi de très nombreux grands succès commerciaux ces dernières années, se plaint de cette épée de Damoclès permanente [50] qui, bien évidemment, refrène les envies d’investissement dans le cinéma d’auteur, plus enclin à aborder des sujets épineux. De plus, le fait que ces films soient, en partie, financés par des fonds étatiques les empêche de participer aux grands festivals internationaux, les privant par là même, non seulement d’une vaste résonance, mais surtout d’éventuels achats par des distributeurs étrangers qui ont fondamentalement besoin de ces festivals pour lancer les films d’auteur...

Il arrive aussi que des « miracles » se produisent : le film Les Vacances [Каникулы] d’Anna Kouznetsova, dont le tournage a commencé avant la guerre et dont le visa d’exploitation avait été refusé sans raison en 2023, a fini, sans qu’on sache pourquoi un tel retournement, par sortir le 7 novembre 2024 [51] (5 459 entrées)... J’avais listé quelques films l’an dernier qui s’étaient heurtés au refus de visa. Certains ont fini par l’obtenir (L’Air [Воздух] d’Alexeï Guerman, Le Frère 3 [Брат 3] de Valeri Pereverzev, Le Bateau volant [Летучий корабль] d’Ilya Outchitel...) ; d’autres, non ­(Fairytale [Сказка] d’Alexandre Sokourov, Le Nouveau Berlin [Новый Берлин] d’Alexeï Fedortchenko, Nous autres [Мы] de Hamlet Doulyan, Empire V [Ампир V] de Viktor Guinzbourg...). Certains d’entre eux ont même pu être visionnés dans des festivals russes – comme Le Nouveau Berlin au festival de Guelendjik [52] ou lors de la réouverture du cinéma Khoudojestvenny [53] à Moscou en octobre et novembre 2023.

La censure continue de s’abattre sur les films étrangers, même si, en quantité, ils sont de moins en moins touchés, les distributeurs essayant de n’acheter que des films dont ils pensent (!) qu’elle les autorisera. Néanmoins, Le Ministère de la sale guerre de Guy Ritchie s’est vu refuser son visa d’exploitation quelques jours avant la sortie prévue le 25 avril, car il risquait de « gêner » la sortie des films russes prévus à cette date [54]... et a dû être repoussé au 13 mai au détriment de la campagne publicitaire qui avait été lancée pour le 25 avril. Alors que The Apprentice d’Ali Abbasi, le film sur l’ascension de Donald Trump présenté à Cannes en mai et dûment acheté par un distributeur russe, devait sortir le 31 octobre, la sortie avait été repoussée au 14 novembre, mais, trois jours avant [55], le ministère de la Culture lui a refusé son visa d’exploitation sans aucune explication (ne pas déplaire au nouveau président des États-Unis ?), alors qu’il avait été présenté en octobre au festival russe « Message to Man ». Rappelons que son précédent film, Les Nuits de Mashhad, s’est vu retirer son visa trois jours... après la sortie !

Françoise Navailh : Il en va de même pour les plateformes, j’imagine.

Joël Chapron : Tout à fait. Un tribunal de Moscou a condamné à une amende de 7 millions de roubles la plateforme Kinopoisk et son directeur général à 800 000 roubles à titre personnel [56] pour « propagande de la pédophilie » pour avoir diffusé le film français de 2015 de Gaspar Noé Love [57] auquel le ministre de la Culture avait déjà refusé le visa d’exploitation en salle en 2015.

Le Roskomnadzor (dont le site est inaccessible depuis la France comme un certain nombre de sites gouvernementaux), depuis l’entrée en vigueur de la loi interdisant la propagande LGBT, a fait interdire de plateformes pas mal de films étrangers (Le Secret de Brokeback Mountain, Call Me by Your Name, Yves Saint-Laurent [58]...), mais aussi russes (L’Homme qui a surpris tout le monde [Человек, который удивил всех] d’Alexeï Tchoupov et Natalia Merkoulova, Le Disciple [Ученик] de Kirill Serebrennikov...). Cette instance a fait supprimer, depuis la loi de 2023, 73 600 sites et pages Internet relevant, selon elle, de cette propagande, dont 45 700 en 2024 [59]. 53 amendes (20 de moins qu’en 2023) pour un total de 51,7 millions de roubles ont été signifiées aux plateformes pour propagande LGBT et relations sexuelles « non traditionnelles ». Par ailleurs, il arrive que le ministère de la Culture refuse un visa d’exploitation, mais que le Roskomnadzor le délivre pour diffusion sur les plateformes. Cette inadéquation entre les supports de diffusion a conduit les professionnels russes à demander à ce que le ministère de la Culture et le Roskomnadzor accordent leurs violons !

Françoise Navailh : Et où en est cette fameuse lutte contre le piratage qui semble revenir comme une antienne chaque année ?

Joël Chapron : Cette année 2024 ne déroge pas à la règle ! Dans une interview du 18 janvier 2024 [60], Olga Lioubimova, ministre de la Culture depuis janvier 2020, souhaitait que les cinémas diffusant des films piratés (entrés sans autorisation sur le territoire et n’ayant pas reçu de visa d’exploitation – les films des majors hollywoodiennes, donc) soient financièrement sanctionnés, voire fermés. Mi-avril [61], elle répète une nouvelle fois ces paroles, sans qu’il y ait d’effet visible...

Je rappelle le système de piratage que j’expliquais l’an dernier : les majors hollywoodiennes Universal, Warner, Disney, Sony et Paramount boycottent la Russie depuis le printemps 2022... mais pas les autres républiques de l’ex-URSS avec lesquelles elles travaillaient en direct. C’est ainsi que bon nombre de blockbusters sortent en Azerbaïdjan, au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Arménie... C’est là que se trouve la source des films piratés (en DCP avec des clés). Une fois acquis (la somme est d’environ 100 000 roubles), les films partent en Russie et, pour que le piratage soit « légalisé », les pirates ont imaginé programmer des courts-métrages russes dûment enregistrés et de placer, en avant-programme, les blockbusters en question ! Et les recettes de ces films restent en intégralité dans l’escarcelle de l’exploitant. Certes, elles sont loin du niveau que ces blockbusters atteignaient avant la guerre, mais les films restent attractifs et la notoriété qu’ils ont acquise sur Internet quand ils sont sortis dans le monde – et une ou deux semaines plus tôt dans les autres républiques – sert de publicité puisqu’ils sont privés de vraie campagne publicitaire en Russie.

La complainte de la ministre ne portant pas encore ses fruits, l’Association des exploitants a instamment demandé aux salles permettant ces projections que celles de films piratés soient suspendues de mi-avril à mi-mai afin de faire de la place aux films russes durant cette période majeure de l’exploitation que sont les fêtes du mois de mai – demande majoritairement exaucée [62]. Néanmoins, bon nombre d’exploitants (anonymes) ne cessent de répéter que le cinéma russe a du mal à attirer des spectateurs, que le ministère ne devrait pas s’immiscer dans le calendrier de sorties... et que les films hollywoodiens piratés permettent à certains de survivre [63]. De fait, les résultats de la suspension des films piratés n’ont guère profité aux films russes sortis à ce moment-là [64] et la fréquentation du mois de mai rapportée à celle de mai 2023 affiche une baisse de près de 18 % [65], celle du mois d’août (l’été était la période « bénie » des blockbusters américains auparavant) a connu une chute de 27 % des spectateurs rapportée au mois d’août 2023 [66]. Les films piratés ont généré la moitié de leurs recettes cumulées durant l’été [67] ; 4 des 10 plus grands succès de l’été (dont les 3 premiers) sont dus à 4 films piratés... Mais le pouvoir a réponse à tout ! Olga Lioubimova, en novembre, dit que le ministère de la Culture est prêt à financer à fonds perdus des « sequels » de franchises populaires dès lors que leurs dates de sortie seraient comprises entre le 1er juin et le 15 août [68] ! Une centaine de procès-verbaux ont été dressés durant les 8 premiers mois de l’année [69]. Cette lutte contre le piratage est remontée, en octobre, jusqu’au Premier ministre, Mikhaïl Michoustine [70], qui souhaite qu’elle soit intensifiée, mais, à en juger par les films ci-dessous, les résultats se font toujours attendre...

36 courts-métrages russes dûment enregistrés ont « couvert » l’exploitation de 42 films piratés [71]. J’ai établi pour « Kinoglaz » la liste exhaustive des 21 films sortis en salle en 2024, sans visa d’exploitation ni société de distribution, ayant accédé au top 20 hebdomadaire de la revue Bulletin Kinoprokatchika (avec le nombre de maximal de copies enregistré) : Aquaman et le Royaume perdu (125), The Beekeeper (119), Argylle (116), Madame Web (119), Dune : Deuxième Partie (236), Kung Fu Panda 4 (236), Imaginary (111), Godzilla x Kong : Le Nouvel Empire (284). Puis eut lieu la pause d’avril-mai avant la reprise : La Planète des singes : Le Nouveau Royaume (223), Furiosa : une saga Mad Max (262), Vice-Versa 2 (255), Moi, Moche et Méchant 4 (246), Deadpool & Wolverine (216), Alien : Romulus (191), Beetlejuice Beetlejuice (164), Joker : Folie à deux (166), Le Robot sauvage (148), Venom : The Last Dance (182). Puis une nouvelle pause [72] respectée du 7 au 13 novembre. Et enfin Gladiator II (196), Vaiana 2 (203) et Mufasa : Le Roi Lion (134), sorti le 26 décembre, qui est le dernier film de l’année à avoir atteint le top 20 hebdomadaire. Selon Cinemaplex, les 540 000 séances pirates (6,66 % du total des séances) auraient généré 4,3 milliards de roubles, soit 9,34 % du total des recettes [73].

Il faut, en parallèle, souligner le bond qu’avait fait le piratage sur Internet : le nombre de sites fermés par le Roskomnadzor (l’équivalent de l’Arcom en France) a doublé entre 2022 et 2023 [74] ; les experts attribuent cette hausse spectaculaire à la non-diffusion en Russie d’un grand nombre d’œuvres occidentales dont entendent parler les Russes, mais qu’ils ne peuvent pas voir légalement. Néanmoins, l’étude [75] qu’a faite la société F.A.C.C.T. indique une légère baisse en 2024 de 4 %, les recettes du piratage s’élevant à 3,4 milliards de roubles. Les experts, en revanche, notent que l’explosion de sites illégaux dans le domaine de la vidéo fait qu’ils représentent aujourd’hui 94 % de tous les sites de vidéo et soulignent que la priorité a malheureusement été donnée à la réglementation des plateformes légales au détriment de la lutte contre le piratage en ligne. Le film le plus piraté en 2024 fut The Beekeeper de David Ayer avec Jason Statham [76] sorti en France directement sur Amazon Prime Video.

Françoise Navailh : On a beaucoup parlé, ces dernières années, du cinéma régional, notamment du cinéma yakoute. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Joël Chapron : Le cinéma en République de Sakha (Yakoutie) a toujours le vent en poupe. De 2020 à 2023, 95 millions de roubles ont été alloués à 29 projets de films par le gouvernement régional, qui annonce investir 20 millions en 2024 [77]. Il faut, de plus, souligner que ces films sortent de plus en plus en dehors de la Yakoutie et conquièrent un public chaque année plus grand. Un ouvrage est d’ailleurs sorti à Moscou en 2024 en langue russe : Le Cinéma yakoute. La voie de l’auto-détermination par Vladimir Kotcharian [78]. De fait, le film Karina (Карина) de Marianna Sieguen – dont c’est le premier long-métrage – a attiré plus de 163 600 spectateurs en 2024 ! Le Triomphe (Триумф) et Là où dansent les grues de Sibérie (Там, где танцуют стерхи), 2 films dus à Mikhaïl Loukatchevski, en ont attiré respectivement 86 500 et 84 600 ! Les films yakoutes ont généré en 2024 157 millions de roubles (+53 % en un an) [79] et 4 des 10 films russes et étrangers qui ont attiré le plus de spectateurs sur un plan de sortie inférieur à 100 écrans sont yakoutes [80] ! Un festival de films yakoutes s’est tenu à Paris pour la première fois en décembre au cinéma L’Entrepôt [81]. Si la République de Sakha est ostensiblement en pointe sur la production cinématographique, d’autres régions produisent également des films, à Ekaterinbourg (le studio de Sverdlovsk a produit le plus grand succès d’un film fait en province [82] : Mon ami sauvage [Мой дикий друг], 345 500 spectateurs), à Perm, en République des Mari, dans la région de Krasnoïarsk... Ce cinéma régional est étudié désormais chaque année lors d’un forum près de Kaliningrad où professionnels et commissions du film [83] (aidant les tournages sur place et, pour certaines, subventionnant les projets ou mettant en place des crédits d’impôt) [84] se retrouvent.

Françoise Navailh : Et qu’en est-il des festivals russes ? Les plus importants – Kinotavr pour les films de fiction et Artdocfest pour les films documentaires – n’existent plus.

Joël Chapron : Effectivement, Kinotavr n’existe plus du tout. Artdocfest, en revanche, a pris ses quartiers à l’étranger et passe de ville en ville : Riga, Paris, Tbilissi... Mais le nombre de festivals ne décroît pas du tout en Russie et de nouveaux voient le jour chaque année. Un site [85] tente de tous les recenser et en compte déjà 64 en Russie et Biélorussie ! Ces festivals, qu’ils soient thématiques ou pas, tentent, majoritairement, de sélectionner des films qui pourraient être considérés comme des films d’auteur (si tant est que cette appellation ait encore un sens aujourd’hui en Russie...) à la fois pour les mettre en avant, mais aussi pour faire parler de la ville où ils se déroulent (l’argent des villes et des régions est capital pour ces manifestations) et pour essayer de devenir « le » festival majeur auquel se rendront un jour les artistes avec le même engouement qu’ils avaient pour participer à Kinotavr ou à Artdocfest. Pour le moment, aucun d’entre eux n’émerge vraiment.

Françoise Navailh : Et les salles de cinéma ? Vous parlez de chute de la fréquentation...

Joël Chapron : Vous imaginez bien que, vu les fameuses nouvelles orientations, la Russie tient absolument à avoir un vaste parc de salles pour « porter la bonne parole » ! Lors d’une réunion [86], le Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, a annoncé que 1 300 cinémas avaient été rénovés dans 83 régions de Russie depuis 2015 avec le soutien de l’État. Avant cela, Olga Lioubimova avait annoncé, en mai 2024 [87], que « d’ici 2030 le nombre de salles de cinéma dans les nouvelles régions serait doublé ; il y en a aujourd’hui 55 ». Il n’est pas précisé de quelles régions parle la ministre, mais il est simple de le deviner...

La société Nevafilm qui, depuis des années, donnait de précieuses informations sur le parc de salles n’a, pour la première fois, pas fait de bilan pour l’année 2024. On sait, néanmoins, que les 135 cinémas de Moscou et les 63 de Saint-Pétersbourg ont connu une hausse de, respectivement, 5,44 % (15,42 millions de spectateurs) et 7,16 % (8,28) de leur fréquentation en un an [88]. Dans les 14 autres villes de plus de 1 million d’habitants, aucune, hormis Krasnodar, n’atteint une hausse de 5 % (Volgograd affichant même une perte de 11,56 % des spectateurs de 2023) ; dans les 19 qui comptent plus de 500 000 habitants, la plus forte hausse est à Tomsk (+23,78 %) et la plus forte baisse à Riazan (-6,42 %) ; enfin, dans les 39 qui en comptent plus de 250 000, la plus forte hausse est à Yakoutsk (en Yakoutie, +35,22 % – nul doute que les succès locaux y sont pour quelque chose) et la plus forte baisse à Belgorod (à la frontière ukrainienne, bombardée et en partie évacuée : -63,18 %). Quand on prend la carte de la Russie, on voit bien que les villes les plus proches de l’Ukraine sont celles qui ont eu une hausse moindre. Fin 2024, hormis les deux capitales, c’est à Kazan que se trouve le plus grand nombre de cinémas (20) et le plus grand nombre de spectateurs (1,05 million). Par ailleurs, les recettes publicitaires qu’engrangeaient les salles ont considérablement chuté avec la disparition des campagnes des grandes marques occidentales (Mercedes, Coca-Cola...) : on estime, en 2024, qu’elles ne représentent plus que 50 % à 70 % de ce qu’elles représentaient en 2019 [89]. Compte tenu de la baisse de la fréquentation depuis le Covid et la guerre en Ukraine, il est clair que la situation des salles n’est guère reluisante.

Les chiffres du premier semestre 2024 n’étaient guère engageants pour les 332 nouvelles sorties de films : chute de la fréquentation rapportée au premier semestre 2023 (-4,8 %) et du nombre de sorties de films russes (-6,6 %), hausse du prix moyen du billet (+16,4 %) et du nombre de spectateurs de films russes (+7,4 % pour une part de marché de 79,9 %) [90].

Selon la revue Kinobusiness Segodnia [91], 197 films (et programmes de courts-métrages) russes sont sortis en 2024 (sur un total de 715 nouvelles sorties) ; ils ont été vus par 75,2 % des spectateurs de l’année (contre 70,6 % des spectateurs de l’année 2023). 4 distributeurs se partagent 77 % du marché : Central Partnership (qui a sorti 5 des 10 plus grands succès de l’année) : 35 % ; Atmosfera Kino : 18 % ; Volga : 13 % ; NMG Kinoprokat : 11 %. Il est clair que la disparition des majors américaines a considérablement rebattu les cartes.

Françoise Navailh : Malgré les boycotts de pas mal de pays, on voit quand même des films russes, y compris financés par l’État, dans certains festivals étrangers.

Joël Chapron : Tout à fait. L’année 2024 a commencé avec un long-métrage, Cendre et dolomite (Пепел и доломит) de Toma Selivanova, et un court-métrage, Magie et propagande (Магия и пропаганда) de Lila Filina, sélectionnés au festival de Rotterdam [92]. Le Patron (Хозяин) de Iouri Bykov, dont la première avait eu lieu au festival de Genève en 2023 [93], est sélectionné au 52e festival de Belgrade en février 2024 [94]. GoEast, le festival de Wiesbaden, a pris en compétition le film russe (yakoute) de Dmitri Davydov (La Peste [Чума]) [95] où il concourait aux côtés de films ukrainiens et où il a reçu de prix de la Fipresci [96] ; ce même film, en août, obtient également une mention spéciale au Lucania Film Festival dans la ville italienne de Pisticci [97]. En juin, le festival de Shanghai inclut 4 longs-métrages dans son programme, dont La Neige dans ma cour (Снег в моем дворе) de Bakour Bakouradzé en compétition [98] (Prix de la mise en scène [99]), ainsi que, en sections parallèles, Plus long qu'un jour  (Ласточка), coproduction russo-kazakhstanaise de Malika Moukhamedjan dans la section Asian New Talents [100], L’Aquarium (Аквариум) d’Ilya Chagalov et Les Contacts (Контакты) de Dmitri Moïsseev [101]. Toujours en juin, le film Le Royaume (Королевство) de Tatiana Rakhmanova obtient 2 prix au Festival Cinergo d’Athènes [102]. En septembre, 3 films russes (dont 2 yakoutes !) participent au festival allemand de films pour enfants de Chemnitz [103]. En octobre, c’est en Iran que le film Mon ami sauvage d’Anna Kourbatova reçoit deux prix au festival de films pour enfants [104]. Un éternel hiver (Вечная зима) de Nikolaï Larionov est présenté en compétition du festival Bosphorus d’Istanbul en octobre [105], avant d’être repris dans la section Panorama international du festival du Caire en novembre [106]. Et l’année 2025 commence, comme l’an dernier, par deux films russes au festival de Rotterdam [107] : Sur cette terre (На этой земле), premier film de Renata Djalo, cofinancé par le ministère de la Culture, sur la vie dans un village russe au e siècle sous le joug des superstitions et de la violence religieuse ; et Légendes des neiges éternelles (Легенды вечных снегов), film yakoute d’Alexeï Romanov.

Au chapitre des films tournés par des metteurs en scène russes ayant quitté leur pays, le festival de Berlin 2024 a pris en compétition le film de Viktor Kossakovski, Architecton [108] – coproduction germano-française, agréée comme film minoritairement français par le Centre national du cinéma ; c’est sa 3e participation au festival de Berlin, après Mercredi (Среда) dans la section Panorama en 1997 et Gunda (Гунда) dans la section Encounters en 2020. À Berlin fut également sélectionnée dans la section Berlinale Classics la restauration en 4K du Sacrifice (Жертвоприношение), dernier film (franco-britannico-suédois) d’Andreï Tarkovski [109]. Le film Justehumain (Просточеловек) de Yana Klimova-Youssoupova, interdit de sortie en Russie bien que projeté au Festival de Moscou en 2022, a été primé au festival américain de Santa Clarita en mars [110] et à celui de Nevada Women’s Film de Las Vegas en juin [111]. Je vais jouer (Я иду играть) d’Anna Zaïtseva a reçu 4 prix au festival des films indépendants de Los Angeles [112], après n’avoir été projeté qu’une fois au festival de Moscou en 2022 ; il n’est jamais sorti en salle en Russie, mais y est disponible sur la plateforme KION [113].

Le Festival de Cannes a pris en compétition Limonov, la ballade de Kirill Serebrennikov d’après le livre d’Emmanuel Carrère. Commencé avant la guerre en Russie, interrompu pendant six mois quand le metteur en scène a quitté le pays, le tournage avait repris à l’automne 2022 à Riga. Le film est en langue anglaise avec Ben Whishaw dans le rôle-titre. De plus, la Sélection officielle a inclus, en séance spéciale, L’Invasion (Вторжение) de Sergueï Loznitsa, film documentaire tourné dans plusieurs lieux en Ukraine et montrant la vie quotidienne loin du front.

Le Festival de Locarno a ouvert avec la projection du Déluge de Gianluca Jodice, film minoritairement français (majoritairement italien), agréé par le CNC, dont les sociétés de production Russian World Vision et Must See Magic Film revendiquent une participation dans le financement [114] – comme cela avait déjà été le cas avec le film Jeanne Du Barry de Maïwenn (Cannes 2023).

Le Festival de Venise puis celui de Toronto ont sélectionné le film documentaire Russians at War de la très controversée Anastassia Trofimova, ce qui a soulevé une vague de protestation de la part d’institutions ukrainiennes qui l’ont dénoncé comme un film de propagande russe cachée [115].

Je ne revendique absolument pas l’exhaustivité de cette liste, mais elle montre que certains films voyagent, y compris en Europe occidentale – pour le moment, dans des festivals de moindre importance.

Françoise Navailh : Il y a aussi un rapprochement qui se fait avec de nouveaux pays « amis »...

Joël Chapron :Effectivement. Le Gosfilmofond (les Archives du film) a conclu un accord d’échange d’expériences avec les Archives iraniennes [116]. En mars, une délégation d’artistes russes emmenée par Roskino a montré 7 films à Cuba et le Gosfilmofond en a profité pour signer un accord analogue à celui avec l’Iran [117]. Durant le festival de Khanty-Mansiïsk, en Sibérie, dont le jury était présidé par l’un des fervents soutiens de Vladimir Poutine Emir Kusturica, des annonces de coproduction ont été faites avec l’Iran (un film sur le poète et savant persan Omar Khayyam) et l’Inde [118], ainsi qu’un accord d’échange d’archives entre la Turquie et la Russie [119]. En mai, c’est le Fonds des investissements directs qui annonce avoir conclu un accord avec des partenaires chinois pour promouvoir les films russes en Chine et inversement [120]. En mai également, les gouvernements russe et ouzbek signent un accord de coproduction aux termes duquel chacune des parties peut investir de 20 % à 80 % du budget [121]. En octobre, un festival de 10 films chinois a lieu dans 4 villes russes (Moscou, Novgorod, Saint-Pétersbourg et Ekaterinbourg) accompagnés d’une délégation avec gratuité des séances ; ce festival vient en réponse à celui que Roskino [122] a organisé dans 3 villes chinoises (Pékin, Nankin et Shenzhen) deux mois plus tôt. Enfin, dans le cadre du Festival de Moscou en avril, eut lieu un festival des films des BRICS [123] – ce regroupement de 10 pays (Russie, Inde, Chine, Iran...) souhaitant rivaliser avec le G7.

Bien que « moyennement » amie, la Corée du Sud – qui a tardé à adopter des sanctions contre la Russie et qui ne vend toujours pas directement d’armes à l’Ukraine (soutien humanitaire et économique seulement, malgré la présence de Nord-Coréens aux côtés des Russes qui aurait pu/dû être un déclencheur de ces ventes) – est devenu un partenaire important en termes d’échanges cinématographiques : un accord portant sur la vente de 26 titres sud-coréens (films et séries) pour un montant de 1,2 M$ a été conclu en mars [124].

Françoise Navailh : Donc, en marge même des festivals, l’export des films russes a repris ?

Joël Chapron : Il faut se souvenir que, avant le Covid, l’exportation du cinéma russe ne faisait que croître, atteignant 52,55 M$ en 2019. Depuis lors et depuis le début de la guerre, les ventes et les prix de vente ont fortement chuté : 17 M$ en 2022 et 17,61 M$ en 2023 [125]. Cependant, Roskino (l’instance promouvant le cinéma russe à l’extérieur des frontières) s’est activée... sur de nouveaux territoires. En 2023, Roskino a organisé des marchés du film russe dans 5 pays – Vietnam, Chine, Émirats arabes unis, Japon et Inde –, mais les prix que sont prêts à payer les acheteurs de ces pays sont loin de ceux qu’offrait auparavant l’Europe occidentale [126] : pour la société STV de Sergueï Selyanov, grand fournisseur de films d’animation, l’Europe, avant la guerre, représentait 40 % du montant global des ventes [127]... C’est la Chine, durant les trois premiers trimestres 2024, qui affiche les recettes les plus hautes (1,81 M$, dont 71 % sont dus à 1 seul film d’animation), suivie du Brésil (1,17 M$) et du Mexique (1,15 M$). L’Italie (avec Les Chiens à l’opéra [Великолепная пятерка] de Vassili Rovenski, sorti en France en septembre seulement) et le Pérou arrivent en 4e et 5e positions [128]. Il faut d’ailleurs souligner que les 4 films ayant généré les plus hautes recettes à l’exportation des trois premiers trimestres étaient des films d’animation – donc à l’origine nationale plus facilement « invisibilisée »... Durant ces trois premiers trimestres, les films russes ont rapporté à l’export 15,29 M$ (contre 17,61 M$ durant toute l’année 2023).

Françoise Navailh : On a parlé du piratage en salle et un peu abordé celui sur Internet. Mais où en sont les plateformes légales ?

Joël Chapron : Une étude publiée en 2024 sur les résultats des plateformes légales montre une réelle hausse des revenus de ces plateformes : +28,9 % en un an, soit 111,7 milliards de roubles (hors TVA). Le marché qui s’était effondré (en partie à cause de la disparition des majors hollywoodiennes de ces plateformes) a retrouvé son niveau d’avant-guerre en le dépassant même [129]. C’est l’AVOD (+11,7 %) et la SVOD (+46,6 %) qui grimpent en flèche au détriment de la TVOD (-61,7 %) et de l’EST (-70,4 %) [130]. En 2023, les sites pirates auraient généré 3,36 milliards de roubles, soit seulement 2,9 % des recettes des plateformes légales – très loin, donc, des chiffres des années 2016-2017 qui les estimaient à 25 % du total [131] ! À fin 2024, 51 % des citadins russes étaient abonnés à une plateforme légale (payante [36 %] ou gratuite) ; les 5 principales sont Kinopoisk, Wink, Okko, Ivi et KION [132]. Ce sont les films russes qui s’y taillent la part du lion. Dans le top 10 des films les plus regardés : sur Okko, 1 seul film étranger (Le Comte de Monte-Cristo, 5e) ; sur Ivi, de même, The Substance (10e) ; sur Kinopoisk [133], idem (Le Ministère de la sale guerre de Guy Ritchie, 6e) ; sur Wink, KION et Start, aucun [134]. Il est tout à fait possible que ces plateformes soient bientôt obligées d’obtenir des visas d’exploitation pour l’ensemble de leurs catalogues, y compris pour tous les films et séries qu’elles ont dûment acquis depuis des années et qu’elles continuent de diffuser [135]. Les 5 opus de Pirates des Caraïbes ont été diffusés sur la chaîne STS en septembre avec de gros succès d’audience [136].

Françoise Navailh : À ce propos, savez-vous quels films de cinéma sont encore projetés sur les chaînes de télévision ?

Joël Chapron : Mediascope vient justement de publier une étude qu’a commandée et résumée un journal consacré à l’économie. Selon cette étude [137], sur les 29 chaînes en clair suivies, 70 % des films de cinéma étaient russes ou soviétiques et 30 % étrangers (contre 61 % et 39 % en 2022). Le top 10 en Audimat des films étrangers diffusés est composé de 10 films américains (dont 1 coproduction avec la Chine : Venom). Les 5 premiers sont Ghoster – le fantôme aux miroirs, Jumanji – Next Level, Cruella, Pirates des Caraïbes : La Vengeance de Salazar et Ma vie de chat. Les majors américaines boycottant la Russie depuis le printemps 2022, comme je le disais, ne renouvellent plus leurs accords avec les chaînes russes : la série des Harry Potter ne peut ainsi plus faire les beaux jours de la chaîne STS. De plus, les experts soulignent que les films chinois ou indiens passant sur les chaînes ont un public « très modeste ».

Françoise Navailh : Pouvez-vous nous dire quels films russes et des pays de l’ex-URSS sont sortis en France en 2024 ?

Joël Chapron : 2 films russes sont sortis. La Grâce (Блажь) d’Ilya Povolotski le 24 janvier (distributeur : Bodega Films), qu’avait sélectionné la Quinzaine des cinéastes de Cannes en 2023 ; produit sur fonds privés russes, ce film a attiré 20 550 spectateurs et est aujourd’hui accessible sur Canal+. Le deuxième est un film d’animation pour enfants, Les Chiens à l’opéra (Великолепная пятерка) que CGR a sorti le 11 septembre avec un visa temporaire (donc un nombre de séances limitées). Sorti en Russie le 27 décembre 2023, il a attiré en Russie 364 300 spectateurs et 11 000 en France.

À ces deux films, il convient d’ajouter 2 films tournés par des metteurs en scène russes exilés. Architecton de Viktor Kossakovski, documentaire filmé en italien et en anglais, majoritairement allemand et minoritairement français agréé par le CNC, est sorti (distributeur : Dean Medias) le 27 novembre et a attiré 670 spectateurs. Limonov, la ballade de Kirill Serebrennikov, d’après le livre d’Emmanuel Carrère, tourné en langue anglaise avec Ben Whishaw dans le rôle-titre et présenté en compétition à Cannes en mai 2024, majoritairement italien et minoritairement espagnol et français (agréé par le CNC), est sorti le 4 décembre (distributeur : Pathé Films) et a attiré 29 600 spectateurs (chiffre arrêté au 11 février 2025).

Enfin, 4 films issus d’autres républiques de l’ex-URSS sont également sortis. Smoke Sauna Sisterhood, documentaire estonien (minoritairement français et non agréé par le CNC) d’Anna Hints, est sorti le 20 mars (distributeur : Les Alchimistes) et a généré 4 600 entrées. Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau, film d’animation de Gints Zilbalodis, majoritairement letton et minoritairement français (agréé par le CNC) et belge, est sorti en France le 30 octobre (distributeur : UFO Distribution) et a attiré 617 700 spectateurs [138] – ce film sélectionné à Un certain regard à Cannes 2024 est nominé aux oscars 2025 comme Meilleur film international et Meilleur film d’animation, ainsi qu’aux César comme Meilleur film d’animation. Crossing Istanbul, film de fiction suédois du metteur en scène d’origine géorgienne Levan Akin, majoritairement suédois et minoritairement danois, français (agréé par le CNC), géorgien et turc, présenté au festival de Berlin en 2024 et récipiendaire du Prix du jury des Teddy Awards, sorti le 4 décembre (distributeur : New Story), a attiré 29 300 spectateurs. Et Domas le rêveur d’Arūnas Žebriūnas, film lituanien (soviétique) de 1973, sorti pour la première fois en France le 25 décembre par la société ED Distribution, a généré 700 entrées.

Je ne cite ici que les nouveaux longs-métrages sortis en salle. Il ne faut pas oublier les 4 ressorties en copies restaurées de films de l’ex-URSS : L’Inondation (Наводнение) d’Igor Minaev, coproduction franco-russe majoritairement française, avec Isabelle Huppert, d’après le récit d’Evgueni Zamiatine, qui était sorti en France le 3 mai 1995 ;  Dersou Ouzala d’Akira Kurosawa, coproduction soviéto-japonaise, oscar du meilleur film étranger en 1976, sorti en France le 22 décembre 1976 ; L’Ascension (Восхождение) de Larissa Chepitko, Ours d’or à Berlin en 1977, sorti en France le 19 mars 1980 ; Les Tsiganes montent au ciel (Табор уходит в небо) d’Emile Loteanu, sorti en France le 21 décembre 1977. Sans oublier non plus les courts et moyens-métrages d’animation soviétiques qui ressortent également en salle.

Pour être complet, je mentionnerai le festival de 6 nouveaux films russes qu’a organisé Roskino, avec le soutien du ministère de la Culture et de l’ambassade de Russie en France, du 10 au 14 décembre dans l’enceinte du Centre spirituel et culturel orthodoxe russe à Paris, ainsi que dans 2 cinémas de la Côte d’Azur, à Menton et Fréjus, accompagnés par 6 invités venus de Russie [139]. Et le festival du Film russe de Paris et d’Île-de-France qui continue d’exister [140].

Par ailleurs, Canal+ a repris ses acquisitions de films russes [141] : Seule [Одна], présenté sous le titre anglais The One, film d’action de Dmitri Souvorov (2022), La Rage [Бешенство] (The Rage), film d’horreur de Dmitri Dyatchenko (2023) avec Alexeï Serebriakov sont à l’affiche. De même que Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Lokchine ou Guerre et paix de Sergueï Bondartchouk.

Françoise Navailh : Savez-vous ce que font les réalisateurs russes les plus connus restés en Russie ?

Joël Chapron : Alexandre Sokourov, dont le dernier film Fairytale n’est jamais sorti en Russie commercialement, a été invité à organiser un atelier pour enseigner le cinéma en Arménie [142] (onze ans après avoir lancé des cours en Kabardino-Balkarie fermés depuis lors). Il travaille actuellement sur un film documentaire.

Pavel Lounguine, dont le dernier film sorti commercialement en France, est Tsar (en janvier 2010), vient de sortir un conte en film de fiction en octobre 2024, Vassilissa et les gardiens du temps (Василиса и хранители времени ; 583 000 spectateurs) et est entré en pré-production d’un film sur le poète Lermontov [143].

Andrei Konchalovsky a terminé Chroniques de la Révolution russe (Хроники русской революции), série de grande ampleur en 16 épisodes, dont l’action couvre la période de 1905 à 1924. Y jouent notamment Iouri Borissov, Evgueni Tkatchouk, Ioulia Vyssotskaïa (son épouse). La série devrait être diffusée en exclusivité sur la plateforme Start cette année [144].

Nikita Mikhalkov, qui avait lancé sa chaîne prétendument politique sur YouTube Besogon TV en mars 2011, a vu YouTube la supprimer en janvier 2024 [145] (elle aurait à l’époque été suivie par 1,6 million de personnes) pour propos discriminatoires ; elle est toujours diffusée sur le réseau Vkontakte. Complotiste, il ne cesse d’y déverser sa haine contre l’Occident et a même fait une émission entière sur Alexeï Navalny après sa mort intitulée « Anatomie de la trahison ou la Veuve joyeuse » (en référence à la femme de Navalny qu’il trouve peu chagrinée par la mort de son mari), expliquant non seulement que Navalny ne voulait aucunement rentrer en Russie sachant ce qui l’y attendait et que ce sont les marionnettistes occidentaux qui l’y ont obligé, mais que c’est en fait Ursula von der Leyen, chantre du lobby de ces « vaccins mortels », qui l’a tué [146]... Hospitalisé en janvier 2023 pour une double pneumonie, Mikhalkov, 79 ans, est revenu en 2024 sur les planches du théâtre pour jouer dans la pièce 12 [147] dont il avait fait un film en 2007, sorti en France en 2010 – c’est le dernier film qu’il ait fait qui soit sorti en France, car, bien qu’en compétition à Cannes en 2010, la première partie de Soleil trompeur 2 (Утомленные солнцем 2) n’est jamais sortie, ni le film Coup de soleil (Солнечный удар) tourné en 2014 d’après la nouvelle éponyme d’Ivan Bounine.

Je parlais aussi l’an dernier d’Emir Kusturica. Président en 2024 du jury du festival de Khanty-Mansiïsk, il avait, en mars, confirmé sa volonté de porter à l’écran un scénario adapté de deux livres de Dostoïevski, L’Idiot et Crime et châtiment, car il a toujours « cru qu’un homme aussi bon que le prince Mychkine peut, un jour, voir ses nerfs lâcher et commettre un meurtre [148] ». Le tournage du film intitulé L’Ingénieur des promenades légères (Инженер легких прогулок) était prévu en Russie en 2025 avec comme personnage principal un réfugié du Donbass. Il semblerait que le scénario ait évolué [149] : le film s’appellerait désormais Comment je n’ai pas tourné « Crime et châtiment » dans lequel l’acteur de Compartiment n°6 et d’Anora, Iouri Borissov, incarnerait un metteur en scène comptant porter ce livre à l’écran en se voyant proposer parallèlement de tuer une femme contre une grosse somme d’argent... Il prévoit de tourner ensuite un film adapté des Quatre Vies d’Arseni (Лавр) d’Evgueni Vodolazkine.

Françoise Navailh :Il reste, cependant, en Russie des journalistes, des revues et des sites de cinéma qui continuent, contre vents et marées, de parler des films occidentaux et dont on se dit qu’ils le font à contre-courant...

Joël Chapron : Oui, et c’est formidable, car ils sont parfois à la limite de ce qui peut être dit. Ces journalistes spécialisés sont encore, pour la plupart, accrédités par les grands festivals internationaux dont ils rendent compte dans leurs articles. Ils parlent ainsi de tout ce qu’ils voient, de films qui, bien sûr, ne sortiront jamais en Russie, de thèmes qui émergent au sein des sélections festivalières, et même des films tournés par des metteurs en scène qui ont quitté le pays et qui, pour certains, sont « agents de l’étranger » – ce que chaque publication se doit de mentionner sous peine d’amende. Ils rendent également compte des interdictions qui s’abattent sur les films en Russie, des retraits de visas d’exploitation, des films piratés... Sans parler de contre-pouvoir, ils restent une porte ouverte sur « l’ailleurs » et « l’impossible à voir ».

Françoise Navailh :Et qu’en est-il des artistes qui ont quitté la Russie ?

Joël Chapron : Andreï Zviaguintsev, définitivement installé en France, devrait, je l’espère, commencer à tourner un nouveau film, en langue russe, financé par des producteurs français, au début de l’automne. C’est un peu tôt pour donner plus de détails.

Kirill Serebrennikov, entre deux pièces de théâtre (comme celle sur Sergueï Paradjanov [150]) et deux opéras, arrive à trouver le temps de faire des films. Son nouveau, déjà tourné, est La Disparition d’après le livre français d’Olivier Guez La Disparition de Josef Mengele, dont j’espère vivement qu’il sera sélectionné à Cannes. D’ici là, il se sera attelé au tournage d’un nouveau film !

Le tandem Natacha Merkoulova-Alexeï Tchoupov, à qui l’on doit notamment Le Capitaine Volkonogov s’est échappé (Капитан Волконогов бежал) qui n’est jamais sorti en Russie, a quitté la Russie juste après la guerre et a terminé son premier film américain, un thriller en langue anglaise, intitulé Override [151], mais le film n’a encore été montré nulle part.

Kantemir Balagov, le jeune metteur en scène d’Une grande fille [Дылда], devrait enfin tourner Butterfly Jam, son premier film en anglais, produit par Alexandre Rodnianski et le producteur français Pascal Caucheteux (Why Not Productions) et coécrit avec la romancière et poétesse (traduite en français) Marina Stepnova – l’histoire d’une petite communauté originaire du Nord-Caucase aux États-Unis et des difficiles relations père-fils [152]. Kira Kovalenko, sa compagne et réalisatrice des Poings desserrés (Разжимая кулаки), est toujours en écriture de scénario.

Timour Bekmambetov, que Night Watch (Ночной Дозор) a rendu célèbre il y a vingt ans et qui s’était prononcé contre la guerre [153], continue sa carrière américaine. Ben-Hur, son péplum avec Morgan Freeman tourné en 2016, est arrivé en France sur Prime Video en octobre 2024 [154], en attendant Miséricorde (Mercy), thriller avec Chris Pratt, que Warner Bros. devait sortir en salle en France le 13 août prochain, mais qui vient d’être déprogrammé.

Sergueï Loznitsa, après son documentaire L’Invasion présenté à Cannes l’an dernier, est en train de mettre la dernière main à son nouveau film de fiction (le dernier, Donbass, fut présenté à Un certain regard à Cannes en 2018), intitulé Deux procureurs (Два прокурора), tourné en Lettonie, adapté de la nouvelle éponyme de Gueorgui Demidov qu’il a écrite entre 1969 et 1974 et dont l’action se passe en 1937. C’est un film franco-néerlando-germano-lettono-lituanien [155].

Hormis les metteurs en scène, il y a également des acteurs (et de nombreux techniciens) qui ont pris le large. On a vu récemment sortir en France le film Quiet Life avec Tchoulpan Khamatova et Grigori Dobryguine, du réalisateur grec Aléxandros Avranás, qui avait été présenté dans la section Orizzonti du Festival de Venise 2024 et s’est vu décerner le prix Interfilm « pour la promotion du dialogue interreligieux [156] ».

Françoise Navailh : Vous avez quitté Unifrance il y a deux ans et demi et êtes désormais en retraite. Or, au vu des posts Facebook que vous publiez, vous semblez travailler encore plus qu’avant !

Joël Chapron : Je reconnais que j’ai beaucoup de chance. Je continue de sous-titrer des films de fiction et documentaires, de travailler régulièrement avec Andreï Zviaguintsev, Kirill Serebrennikov (dont j’ai animé et traduit la « Conversation » qu’il a donnée au Festival de Marrakech et qui devrait être en ligne en avril – deux heures à parler mise en scène et cinéma !) et Sergueï Loznitsa, d’écrire des articles (pour deux ouvrages scientifiques auxquels j’ai collaboré et qui devraient voir le jour cette année, l’un sur Andreï Zviaguintsev, l’autre sur le cinéma roumain), de présenter des films soviétiques, russes et d’Europe de l’Est dans toute la France (Meaux, Die, Nîmes, Pau... – et d’autres villes polysyllabiques !), de collaborer au Festival de Cannes et de Lyon (Lumière), de faire des bonus pour les sorties DVD (comme pour Les Tsiganes montent au ciel qu’a sorti Potemkine Films ou 2 films du Polonais Andrzej Wajda qui doivent voir le jour très bientôt)... Sans parler des livres commencés... que je n’ai pas le temps de finir ! Tout va bien !