Sergueï LOZNITSA
Сергей ЛОЗНИЦА
Sergey LOZNITSA
Pays-Bas, 2018, 125mn 
documentaire
Le Procès
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Процесс

 

 The Trial

 Protses

 
Réalisation : Sergueï LOZNITSA (Сергей ЛОЗНИЦА)
Ingénieur du son : Vladimir GOLOVNITSKI (Владимир ГОЛОВНИЦКИЙ)
Montage : Sergueï LOZNITSA (Сергей ЛОЗНИЦА)
Production : Atoms & Void (Sergei Loznitsa, Maria Choustova), Wild at Art
 

DVD avec sous-titres
Editeur : Arrow Video. 2020. Titre : Why Don't You Just Die ?

Synopsis
Le film présente les séquences filmées documentaires restaurées de l'affaire du parti industriel, le procès de 1930 où plus de deux mille personnes ont été condamnées pour "sabotage dans divers domaines de l'industrie et du transport" sur la base de preuves montées de toutes pièces.
 

Commentaires et bibliographie
Le Procès, un film de Sergueï Loznitsa, film-documentaire.fr, 2019
Director Sergei Loznitsa on digging through Soviet archives and the challenge of dissecting the past, Andrew Northrop, Interview, The Calvert Journal, 2019
Sergei Loznitsa: The Trial (Protsess, 2018), Oksana SARKISOVA, Kinokultura, 2019
«Мыслящий зритель или был расстрелян, или находился на пути к расстрелу» Режиссер Сергей Лозница — о фильме «Процесс», документальной хронике суда над «вредителями» в 1930 году, Антон ДОЛИН, Interview, meduza.io, 2018
 
Avant la première, Anton Doline a pu s’entretenir avec S. Loznitsa. A. Doline voulait savoir comment le réalisateur avait réussi à trouver des images rares, ce qui liait ses trois derniers films et en quoi les procès staliniens fabriqués ressemblaient aux affaires criminelles contemporaines.
--C’est une réussite unique : en un an, tu as placé trois films d’affilée dans trois festivals prestigieux. Le documentaire « Le Jour de la Victoire » à Berlin, la fiction « Donbass » à Cannes et le documentaire historique à base de documents à Venise. Trois films aux formats et aux genres différents mais en fait, ils traitent le même sujet : la mise en scène théâtrale, « fake », qui se donne pour la réalité. Et sur la guerre qui dure alors qu’il n’y a plus d’actions militaires. C’est le hasard ou bien un projet mûrement réfléchi ?
--Je n’ai pas pensé en terme de réussite. Il y a juste eu l’opportunité de financer trois films dans un délai plutôt rapproché. Nous avons tourné « Le Jour de la Victoire » l’année dernière et nous l’avons terminé avant la phase préparatoire de « Donbass ». Je voulais montrer le film à Berlin parce que je pense que c’était un film important pour Berlin. Nous avons monté « Le Procès » aussi l’année dernière avant de passer au film de fiction. Et il a fallu reprendre le montage plus tard. Après Cannes, on s’est occupé du son. J’ai toujours beaucoup d’idées et je ne peux pas rester sans rien faire.
Bien sûr que les films sont reliés entre eux. J’ai déjà le prolongement des diverses lignes, des idées, des thèmes abordés par mes derniers films. J’ai déjà imaginé trois documentaires que j’ai même commencé à travailler. Le problème est le financement. Et puis je prendrais bien une semaine de repos.
--Le portrait de Staline traîné, de nos jours, par un attelage de deux chiens à travers un parc de Berlin dans « Le Jour de la Victoire » fait écho, dans « Le Procès », aux actualités où Staline existe exclusivement hors champ comme le producteur invisible d’un spectacle. Et il semble, dans « Donbass », que ce spectacle continue aujourd’hui : on connaît bien l’amour particulier que ces milices portent au généralissime. On a l’impression que, dans la Russie de 2018 (bien que ces films se déploient à une autre époque et dans un autre lieu), il n’y a pas de figure plus importante que celle de Staline.
--Et concrètement, qu’est-ce qui a changé depuis ? Rien du tout ! Les mêmes procès, construits comme des spectacles, avec le même résultat prévisible. La même terreur d’état dirigée, plus ou moins directement, contre certains groupes de la population. Si on lit les souvenirs des participants aux procès actuels et les souvenirs de ceux tombés dans les griffes de la Tchéka au début des années 20, ils sont identiques sur le fond. Par contre a été poli le système de l’illégalité toujours à l’œuvre. Le plus étonnant est que ceux qui participent à ce déni de justice n’en tirent aucune conclusion pour eux-mêmes. Ils devraient regarder le destin des procureurs, des juges, comment Krylenko a fini ses jours, par exemple. Avant la guerre, il y avait en Ukraine huit procureurs. Aucun n’est mort naturellement. Le mensonge est un poignard à double tranchant. Du mensonge, de sa logique, on tire ce qu’on veut.
--Deux ou trois choses ont quand même changé. D’abord, Staline n’est plus de ce monde, par exemple. Et puis il n’y a plus non plus, dans les rues de Moscou, ces foules hurlant des slogans appelant à en finir sans délai avec les « saboteurs ». Ou bien cela était alors une mise en scène qui, aujourd’hui avec internet, paraît superflue ?
--Oui, il y a quelques différences avec ces procès-là. Pour le moment, les accusés ne conviennent pas de mentir publiquement et nient leur accusation. Pourtant il y a eu des tentatives pour ressusciter ce type de procès. Par exemple, l’affaire Youkos, ou le procès contre Oleg Sentsov et Alexandre Koltchenko. Là maintenant on essaie de monter l’affaire du « Septième Studio » /de Kirill Serebrennikov/. Les principes demeurent. Staline est mort mais son œuvre vit. Et la phrase « Staline n’est plus » est fausse. Il est toujours là, et comment même.
--Passons aux questions techniques. Les images du procès du Parti Industriel, tenu en 1930, existaient. Est-ce que réellement personne depuis ne les a regardées et n’a eu envie de les montrer aux spectateurs, au cinéma ou à la télévision ? Et dans ces conditions, comment as-tu déniché ce matériel ?
--J’ai envisagé ce film dès 2012, juste après avoir fini « Dans le brouillard ». Je suis tombé sur internet sur un court passage du film de Yakov Posselski « Le Procès du Parti Industriel », un discours-confession, et j’ai été stupéfait. Puis j’ai vu le film en entier : Edouard Radzinski le montrait sur la chaîne « Culture ». Le comportement des accusés, on ne peut pas le jouer. Et tu les crois absolument. Alors que tu sais que ce sont des mensonges. C’est stupéfiant.
Puis j’ai rassemblé tout le matériel sur tous les procès des années 20 et 30, tout ce qu’on pouvait trouver dans les archives, et nous avons commencé à monter en partant du Procès des SR de droite en 1922, puis le Procès des menchevilks, etc. Jusqu’à ce qu’on arrive au Procès du Parti Industriel. Et là quelque chose, l’intuition sûrement, m’a incité à consulter de plus près le catalogue des archives et à vérifier s’il n’y avait des trucs en plus du film de Posselski. Peut-être que des éléments étaient entreposés quelque part. J’ai alors découvert qu’il y avait plusieurs copies du film et toutes de longueur différente. Mince alors, peut-être que ce ne sont pas du tout des copies ? J’ai demandé à un assistant de recopier ces films. C’était bien ça. Dans les boîtes se trouvaient des séquences non retenues pour le film ou ultérieurement coupées parce qu’en 1938, le procureur Krylenko (jugé par Vychinski) a été fusillé comme terroriste-touriste-alpiniste-fasciste. J’ai compris que nous avions trouvé un trésor et j’ai radicalement changé ma conception. Des trois heures de départ nous avons tiré un documentaire-reportage de deux heures sur le Procès du Parti Industriel. Et combien d’autres trésors restent encore dans les archives !
--Un vrai trésor, effectivement. Et son plus grand intérêt est dans le fait que c’est un spectacle terrifiant. Comment s’est passé le montage ? Quel est ton apport : titres, son, ajout d’actualités ?
--J’ai essayé au maximum de garder la qualité du matériel original autant que le permettaient la structure et la forme du film. Tous ce que nous avons utilisé a été filmé à Moscou au même moment que le procès. Au début du film, il y a des vues de Moscou légèrement antérieures, avant qu’on entoure l’église du Christ-Sauveur d’une palissade. Mais il a fallu sérieusement travailler sur l’image et le son. Le caractère unique de ce matériel vient du fait que le son est synchrone et nous pouvons entendre les voix de l’époque, sentir les intonations. Le son était très étouffé. Nous l’avons nettoyé en recueillant unité après unité à partir du négatif, du positif, du contre-type… Et bien sûr, l’ingénieur du son Volodia Golovnitski a en sus recréé l’atmosphère de la salle pour que l’ensemble résonne et respire. On ne peut pas comparer les techniques d’enregistrement d’alors avec les appareils actuels de restitution du son. Ou le contraire. Personnellement, je veux que du point de vue technique, on n’appréhende pas le film seulement comme un document visant ce temps-là. Il n’y a aucun commentaire de ma part sauf les derniers textes sur les destins des héros du film et la précision que ce procès fut orchestré par l’Oguépéou.
--Mais qui a filmé et dans quel but ? Après tout, même à l’époque, pour les spectateurs qui réfléchissaient –et il ne peut pas ne pas en avoir eu, cela ressemble à un incroyable acte d’autoaccusation. Or il est évident que ce n’est pas filmé en caméra cachée ou pour des archives intérnes. Les opérateurs étaient fiers de leur travail.
--Le film de Posselski est sorti, il a été montré. Mais grande est la force du cinéma. Et ces sommités respectées calomnient de manière très convaincante. Et les spectateurs les croyaient, j’en suis sûr. Quelle caméra cachée ? On manipule ouvertement les projecteurs qui aveuglent la salle. Les réalisateurs tournaient. Sur ordre du Oguépéou, du Parti et du gouvernement. Le spectateur qui réfléchit était déjà fusillé ou en passe de l’être ou avait quitté le pays. Ou encore, s’il pouvait se défiler, il évitait de regarder.
Source: https://meduza.io/feature/2018/08/29/myslyaschiy-zritel-ili-byl-rasstrelyan-ili-nahodilsya-na-puti-k-rasstrelu

Sélections dans les festivals :
- Intégrale Sergueï Loznitsa au Centre Pompidou et carte blanche au réalisateur, Paris (France), 2020
- Festival International du Film d'Odessa, Odessa (Ukraine), 2019
- Festival international du film documentaire et d'animation : DOK-Leipzig, Leipzig (Allemagne), 2018
- Festival international du film de Venise / Mostra Internazionale d'Arte Cinematografica, Venise (Italie), 2018