Aleksandr IVANOV-GAI
Александр ИВАНОВ-ГАЙ
Aleksandr IVANOV-GAY
Russie, 1915, 70mn 
Noir et blanc, muet, fiction
Le Tsar Ivan le Terrible
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Царь Иван Васильевич Грозный

 

 Tsar Ivan Vasilyevich groznyy

 Tsar Ivan Vasilyevich groznyy

Sous titre russe : Дочь Пскова / Псковитянка (La Fille de Pskov)
 
Réalisation : Aleksandr IVANOV-GAI (Александр ИВАНОВ-ГАЙ)
D'après la pièce La fille de Pskov (Псковитянка) de Lev Meï (Лев Мей)
 
Interprétation
Vladimir BAZILEVSKI (Владимир БАЗИЛЕВСКИЙ) ...Boris Godounov
Richard BOLESLAVSKI (Ришард БОЛЕСЛАВСКИЙ) ...Le prince Viasemski
Fiodor CHALIAPINE (Федор ШАЛЯПИН) ...Ivan le Terrible
Mikhaïl JAROV (Михаил ЖАРОВ)
Vladimir KARINE (Владимир КАРИН)
E. KORSAC (Е. КОРСАК) ...Perfilievna
Nikolaï SALTYKOV (Николай САЛТИКОВ) ...Toutcha
Boris SOUCHKEVITCH (Борис СУШКЕВИЧ) ...Maliouta
VOLK-KRATCHKOVSKAIA ( ВОЛК-КРАЧКОВСКАЯ) ...Olga
 
Images : Alphonse VINCLAIR (Альфонс ВИНКЛЕР)
Décors : Vladimir EGOROV (Владимир ЕГОРОВ)
Production : Charez (Chaliapine-Reznikov)
Date de sortie en Russie : 20/10/1915
 

Synopsis
L'armée d'Ivan le Terrible approche de Pskov. Youri Tolmakov, le gouverneur de la ville fait passer Olga pour sa fille, mais en réalité elle est la fille d'Ivan le Terrible et de Vera, la sœur de Youri. Olga l'a appris de sa propre mère qui lui a raconté comment le jeune Ivan rencontré dans un bois l'avait séduite. Le jeune Toutcha aime Olga et, avec la complicité de sa gouvernante, il rencontre la jeune fille dans le bois. Mais le prince veut marier Olga à Matouta. Youri et Matouta voudraient se rendre tout de suite à Ivan, de peur que la cité de Pskov ne subisse le même sort que Novgorod qui, ayant refusé l'autorité du tsar, a été livrée et massacrée. Toutcha est à la tête du parti qui voudrait, malgré tout, défendre par les armes l'indépendance de la ville. Le prince en a décidé autrement : le tsar est accueilli avec déférence par le gouverneur et les notables. Ivan trouve quelque chose de familier dans le visage d'Olga et découvre qu'elle est sa fille. Toutcha, qui ne s'est pas résigné, se lance avec ses fidèles à l'assaut des troupes du tsar en une ultime tentative de rébellion. Au cours du combat, le jeune homme est tué et Olga blessée. Ivan fait porter la jeune fille dans sa tente, mais il est trop tard : elle meurt peu après. Bouleversé de n'avoir pu sauver la vie de sa propre fille, le tsar verse des larmes pour la première fois.
 

Commentaires et bibliographie
 
"Au lieu de l'image grandiose et puissante d'Ivan le Terrible que Chaliapine a créé sur scène, l'écran montre un visage fortement maquillé de blanc et noir. Les expressions de ce visage deviennent d'atroces grimaces et les gestes des balancements brutaux de bras et de jambes.(...) Cette faute a été faite uniquement par méconnaissance des exigences du jeu cinématographique comparé au jeu théâtral" Poudovkine (1947)

"Le 16 octobre dernier, en présence de la presse, de nombreux comédiens et de F. I. Chaliapine lui-même, une avant-première du film « Dotch Pskova » (« La fille de Pskov ») a eu lieu. Ce film, dans lequel le célèbre acteur joue le rôle du Tsar Ivan. Chaliapine est sur l’écran ! Selon nous, il s’agit bien d’une grande victoire : le cinématographe a été reconnu par ce génie planétaire qu’est Chaliapine ; inversement, le cinématographe a inclus dans son répertoire une œuvre faisant apparaître le grand acteur. N’est-ce pas là une fête du cinématographe ?
Voilà pourquoi, nous attendions si pieusement les premières images du film. Il est clair aussi que nous étions exigeants à l’égard de ce que ces images révèleraient. En effet, avec la participation d’un artiste tel que Chaliapine dont l’envergure est immense, il n’est pas possible d’user de la même unité de mesure qu’à l’ordinaire pour juger l’œuvre. Dans chacune des œuvres auxquelles il a pu participer, son nom est étroitement lié à la perfection artistique.
Cet Ivan le Terrible, interprété par Chaliapine, est le fruit d’un immense talent de sculpteur qui ne s’est pas seulement contenté d’étudier en détail l’époque et le caractère du Tsar, mais qui a su sentir ce personnage avec toute son âme russe. Son interprétation d’Ivan le Terrible de l’époque de Pskov est particulièrement remarquable. En revanche, celle du jeune Tsar Ivan est moins réussie : Chaliapine n’a pas su se défaire de l’image d’un Ivan le Terrible plus mûr pour montrer un prince qui n’a pas encore acquis son surnom et qui n’a pas encore choisi entre les chemins du bien et du mal. C’est pourquoi, dans la première partie du film, certains gestes de l’acteur le trahissent et le spectateur voit le vieux tsar à la place du jeune. La troisième et la quatrième parties de l’œuvre sont pourtant impeccables. Elles montrent l’époque où Ivan le Terrible apparaît dans toute sa puissance et se trouve complètement habité par un pouvoir sans obstacles, l’époque à laquelle le tsar justifie pleinement son surnom de « Terrible ». Ces épisodes du film laissent une impression artistique inoubliable.
Pourtant, dès que son image disparaît, dès que le charme de Chaliapine n’agit plus sur les spectateurs, les défauts du film deviennent visibles et gâchent l’impression générale de l’oeuvre. Ainsi, il s’agit surtout des défauts liés à la netteté des images qui surviennent tout le long du film. En effet, on aurait aimé que certaines scènes soient réalisées dans un plus grand contraste d’ombre et de lumière, ce qui n’est malheureusement pas le cas.
Par ailleurs, on peut mentionner des défauts qui relèvent purement de la maîtrise du réalisateur et qui se font surtout sentir dans les détails. Il est vrai que les scènes de foule sont tantôt réussies tantôt gâchées selon que la caméra a trouvé sa place exacte ou non. On peut également trouver beaucoup de petites imperfections dans d’autres épisodes. On sent aussi que le film a été tourné en extérieur.
Bien évidemment, on regrette de devoir attirer l’attention sur ce genre de détails. Toutefois, comme nous l’avons déjà indiqué, une œuvre avec la participation de Chaliapine doit être artistiquement parfaite. Il est possible que le réalisateur, sous le charme de Chaliapine, ait oublié de rappeler au grand acteur que les monologues ne sont pas tolérés au cinéma, que le personnage qui se trouve seul sur l’écran est incapable de parler et qu’il ne peut transmettre ses émotions que par le biais des gestes et de la mimique.
Au nombre des qualités du film, il convient de mentionner le décor magnifique réalisé par Egorov. Ces décorations ont contribué à une reconstruction des paysages et donné le ton à cette œuvre. Parmi les autres acteurs, on notera également le talent de M. Saltykov qui a interprété le rôle de Toutcha d’une manière remarquable.
On peut donc dire que le premier film avec Chaliapine ne peut pas être qualifié « d’œuvre artistique parfaite. » Mais que cela ne gène personne : la fête du cinéma russe ne peut pas en être gâchée. Le grand acteur tirera une conclusion de sa première expérience cinématographique et comprendra que le prochain tournage avec sa participation doit être confié à quelqu’un d’autre. Le film « Pskovitianka » ne sera diffusé à Moscou que dans la salle de cinéma « Forum ». Cela est dû aux conditions difficiles imposées aux propriétaires des salles par le détenteur de l’œuvre, M. Reznikov, qui fait avec ce film « de bonnes affaires »".
(...)
Le 16 octobre 1915, à 14h00, dans la salle de cinéma « Forum », des amis et des ennemis du cinématographe se sont rassemblés. Les amis ont voulu voir un nouveau film et les ennemis sont venus car le rôle principal y est joué par Chaliapine. Les amis étaient persuadés que cette œuvre serait encore plus intéressante que les films « Quo Vadis » et « Yuli Tsezar » (« Jules César »).
Quant aux ennemis du cinéma, ils espéraient que même Chaliapine ne réussirait pas à rendre un film muet éloquent. En fait, la mise en scène cinématographique de « Pskovitianka » avec Chaliapine dans le rôle d’Ivan le Terrible a transformé les ennemis du cinéma en cinéphiles et les cinéphiles en admirateurs fervents.
Le vieux préjugé selon lequel jouer dans un film se réduit à écarquiller les yeux, prendre brusquement sa tête dans les mains et montrer ses dents avec un air tragique, s’est dissous comme les ténèbres sous l’effet des rayons du soleil levant.
(...) Le 16 octobre dernier, un nouveau soleil de l’écran s’est levé et s’est mis à briller très fort : il s’agit de Chaliapine.
(...) Pour décrire un « Chaliapine muet » dans le rôle d’Ivan le Terrible, il faudra reprendre tous les commentaires à propos de Chaliapine interprétant le personnage du féroce tsar à l’opéra. Ainsi, on a pu voir sur l’écran la méchanceté de vipère prête à mettre en pièces les « factieux haïs ». On a vu également la puissance du tsar, vainqueur de Kazan, ainsi qu’une jeune femme libre de Pskov et le chagrin du père qui tue, sans le vouloir, sa fille aimée, « fruit d’un amour de jeunesse ». Le film a été réalisé avec beaucoup de moyens et de goût, ce qui fait honneur à M. Ivanov-Gaï qui s’est avéré un bon réalisateur à partir d’une idée originale de Chaliapine. Non seulement les épisodes dans lesquels joue le grand acteur sont excellents, mais aussi les nombreuses scènes de foule.
SF 1915 N°1.57 Cité dans Velikikinemo, 1997, traduit par Vera Kolessina