Tenguiz ABOULADZE
Тенгиз АБУЛАДЗЕ
Tengiz ABULADZE
URSS, 1967, 77mn 
Noir et blanc, fiction
L'Incantation

La Priere

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Мольба

 

 Supplication

 Molba

Autres titres : Vedreba
 
Réalisation : Tenguiz ABOULADZE (Тенгиз АБУЛАДЗЕ)
Scénario : Tenguiz ABOULADZE (Тенгиз АБУЛАДЗЕ), Rezo KVESSELAVA (Резо КВЕСЕЛАВА), Anzor SALOUKVADZE (Анзор САЛУКВАДЗЕ)
D'après les poèmes de Vaja Pchavela : Alouda Ketelaouri et L'invité et le maître
 
Interprétation
Tenguiz ARTCHVADZE (Тенгиз АРЧВАДЗЕ) ...Alouda
Spartak BAGACHVILI (Спартак БАГАШВИЛИ) ...Khvtissia
Larissa DANILINA (Лариса ДАНИЛИНА) ...Voix
Roussoudan KIKNADZE (Русудан КИКНАДЗЕ) ...Deva
Irakli OUTCHANEICHVILI (Ираклий УЧАНЕЙШВИЛИ) ...Voix
Ramaz TCHKHIKVADZE (Рамаз ЧХИКВАДЗЕ) ...Matsil
 
Images : Aleksandr ANTIPENKO (Александр АНТИПЕНКО)
Décors : Revaz MIRZACHVILI (Реваз МИРЗАШВИЛИ)
Musique : Nodar GABOUNIA (Нодар ГАБУНИЯ)
Ingénieur du son : Mikhaïl NIJARADZE (Михаил НИЖАРАДЗЕ)
Production : Grouzia-Film
Date de sortie en Russie : 1968
 
Sites : IMDb, Chapaev.media

Prix et récompenses :
Premier prix au Festival du film d'auteur de San-Remo, 1974

DVD avec sous-titres
Editeur : Ruscico

Synopsis
Au loin un paysage sombre de montagnes, au premier plan un champ de blé tout blanc qu’une femme vêtue de blanc traverse en demandant l’hospitalité à un homme au visage grave tanné par le soleil. Il accueille volontiers la voyageuse mais un homme au poitrail velu, sorte de double diabolique, s’interpose. Puis une voix commente, en un long poème aux accents intemporels, deux scènes de violence tribale, vécues dans les steppes lointaines. D’abord une lutte sans merci entre des poignées d’hommes. Puis le récit se focalise sur un combat singulier entre deux adversaires : le chrétien tue le musulman, mais renonce à lui couper la main comme l’exige la loi des ancêtres. De retour au village, le héros se justifie de son acte au nom du respect de l’adversaire vaillant et il immole un taureau en hommage au mort ; respect et hommage sont pour lui des valeurs universelles. Il est banni par la communauté avec toute sa famille et sa maison est incendiée dans l’indifférence des habitants du village : seule la silhouette de la femme vue au début s’attarde devant les flammes. Puis, ailleurs : Djokhola, un musulman recueille chez lui un vagabond, chrétien. Une délégation du village envahit la maison de l’hôte révèle que le chrétien est en fait l’assassin de Darla un habitant du village et exige qu’il soit tué. Djokhola bien qu’il ait été trompé su la véritable identité du chrétien, ne peut pas en conscience enfreindre la loi sacrée de l’hospitalité. Il est à son tour molesté par les anciens du village, le chrétien est égorgé sur la montagne et son corps abandonné. Dans la dernière partie du récit réapparaissent la femme et l’homme du début du film. Le double au poitrail velu est uni à la femme par le mariage au cours d’une cérémonie satanique. « L’homme-conscience » ne croit plus au monde mais malgré la pendaison de la femme en blanc, « en la vérité il garde la foi ».
 

Commentaires et bibliographie
Тенгиз Абдуладзе: Путь к "Покаянию", Margarita KVASNETSKAIA, Культурная революция, 2009
 
Le film est empreint du mystère des célébrations antiques. La voix qui commente les images, grave et monocorde, impose une méditation philosophique sur la nature humaine et les progrès de la conscience, douloureusement accomplis dans la subversion de la tradition, fondée sur la loi imprescriptible de la haine et de la vengeance, gage archaïque de la solidarité sociale. Un double affrontement paradoxal est à l’œuvre dans les deux récits principaux et symétriques du film : celui des religions, irréconciliable selon la loi de la tribu, et celui de la fraternité, inéluctable selon la conscience individuelle. La main tranchée et l’égorgement signent, au-delà de leurs conflits politiques, la haine personnelle des adversaires. La révolte individuelle contre la tradition engendre à son tour des violences barbares, dont le bannissement ou la mise à mort est l’issue tragique. Cependant, ces cruautés de l’histoire n’appartiennent pas à un passé légendaire : elles sont le symbole de l’instinct de mort à l’œuvre dans l’humanité d’autrefois et d’aujourd’hui. Les récits sont coupés de scènes à valeur de leitmotiv : des cortèges d’hommes en costume contemporain défilent en foule, tels des spectres, dans d’interminables enterrements ; des hommes d’aujourd’hui creusent en masse des fosses pour d’innombrables morts. Ce sont les femmes se chargent de la compassion : leurs visages douloureux dans les célébrations funèbres, la visite furtive faite par la femme du héros à l’homme égorgé et abandonné sur le sol, rappellent le chœur de la tragédie grecque et plus singulièrement la révolte d’Antigone face à la loi des hommes. Les femmes revendiquent en faveur des lois éternelles, celles du cœur et de la bonté. L’étrange mariage qui clôt le film reste énigmatique : parodie de l’amour humain et de la fécondité ? La cérémonie unit une femme à la beauté idéale et un homme d’apparence bestiale. Ce mariage est stigmatisé par deux symboles sinistres : l’exécution d’un chat noir suspendu aux branches mortes d’un arbre, et le singe posé sur les genoux de la mariée en signe de fécondité.
Le film tire sa beauté tragique de son atemporalité qui l’apparente aux grands mythes fondateurs et de sa modernité qui souligne la permanence de la violence. La loi du talion est en conflit inéluctable avec la loi du cœur, appel irrationnel mais universel à l’amour et au respect de l’autre.

L'Incantation est sorti en 1968. "Qu'est-ce qui s'est passé pendant la première moitié des années soixante ? Bien entendu aucun document du Parti n'avait changé le cours des XX et XXII èmes Congrès, l'orientation générale avait été modifiée et la majorité des gens l'avaient compris et s'en contentaient. Les discussions s'étaient arrêtées; les combats des journaux avaient cessé, tous, hormis le "Nouveau Monde" s'étaient apparemment calmés. Pour le cinéma c'était l'époque des "Grands films" qui conçus à l'époque du "dégel" allaient être révélés au monde, mais c'était aussi l'époque des grandes déceptions : Le film Andreï Roublev de Tarkovski était interdit, Assa de Kontchalevski mutilé, Brèves rencontres de Kira Mouratova limité aux projections dans les clubs, Longs adieux condamné par Comité central du Parti communiste de l'Ukraine, La Commissaire de Askolov interdit.... Au cinéma c'est l'arythmie, la paralysie pour l'oeuvre de beaucoup d'auteurs..

Par ces temps difficiles dans les studios vieillis de "Grouzia-films" le réalisateur Tenguiz Abouladzé, note après note compose son "Incantation", son film-symphonie, son film-poème, son film-parabole sur le combat entre le Poète et le Mal. Il explique : le mal prend de multiples formes mais le bien reste le bien. Les contemporains étaient dans la peine; combien de fois il nous vient à l'esprit que de nous-même rien ne dépend : que peut une seule personne contre une multitude ? Seul face à la foule ? Mais si cette personne était un héros de la morale? En s'appuyant sur des poèmes de Vaja Pchavela, le réalisateur nous raconte le combat dramatique de la conscience morale individuelle contre la société, la foule, les villages, les tribus anciennes (...)

L'auteur semble nous dire : cherchez appui en vous-même, en la conscience individuelle, prix de notre renaissance. Tendu par le dramatisme des images, la sévérité de la forme et l'austérité de ce qu'il révèle, L'incantation plonge le spectateur en pleine tragédie. De même que les mots simples deviennent poésie, les images d'Abyladze deviennent film. "La statique dynamique de L'Incantation a aidé à en révéler la poésie et à mieux recevoir les mots" a dit le caméraman Aleksandr Antipenko. Lui qui a su si bien montrer les montagnes enneigées et imaginer des prises de vues qui permettaient à Abouladzé de créer un film modèle de graphisme cinématographique. Certains de ses amis ont remarqué qu'Abouladzé au moment du tournage était devenu plus austère. Et vraiment c'était l'acheminement naturel vers une réflexion sur la société des hommes.

Le film est d'abord sorti par la "petite porte" en tant que film de 3ème catégorie. A partir de 1987 on l'a mis dans une meilleure catégorie mais alors le film était précédé d'une incantation créée en partie par les locateurs de films eux-mêmes et selon laquelle le film était difficile et incompréhensible et on ne l'a pratiquement pas montré. C'est infiniment triste. Ainsi le message de l'artiste n'a pas atteint ceux auxquels il était destiné. (...)

Ninelle Ismaïlova

Sélections dans les festivals :
- Festival international du film de Moscou, Moscou (Russie), 2019
- Festival international du film de Moscou, Moscou (Russie), 2008
- Festival ''Est-Ouest'', Die (France), 2006