Marc DONSKOI
Марк ДОНСКОЙ
Mark DONSKOY
URSS, 1957, 98mn 
Couleur, fiction
Le Cheval qui pleure

Au prix de sa vie

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Дорогой ценой

 

 At Great Cost / The Horse That Cried

 Dorogoy tsenoy

 
Réalisation : Marc DONSKOI (Марк ДОНСКОЙ)
Scénario : Irina DONSKAIA (Ирина ДОНСКАЯ)
D'aprèsun roman de M.Kotsioubinski
 
Interprétation
Stepan CHKOURAT (Степан ШКУРАТ)
Pavel CHPRINGFELD (Павел ШПРИНГФЕЛЬД) ...Guitsa, le vieux tsigane
Youri DEDOVITCH (Юрий ДЕДОВИЧ) ...Ostap
Vera DONSKAIA (Вера ДОНСКАЯ) ...Solomia
Olga_2 PETROVA (Ольга_2 ПЕТРОВА) ...Marioutsa
Maria SKVORTSOVA (Мария СКВОРЦОВА) ...La vieille Tzigane
Ivan TVERDLOKHLEB (Иван ТВЕРДОХЛЕБ) ...Katigorochek
 
Images : Nikolaï TOPTCHI (Николай ТОПЧИЙ)
Décors : Nikolaï REZNIK (Николай РЕЗНИК)
Musique : Lev SCHWARTZ (Лев ШВАРЦ)
Ingénieur du son : Leonid VATCHI (Леонид ВАЧИ)
Production : Studio Dovjenko
Date de sortie en Russie : 31/01/1958
 

A noter :
Participation des acteurs du théâtre tzigane « Romen ».

Synopsis
Vers 1830 en Ukraine, Ostap et Solomia s'aiment. Mais ils sont les serfs d'un seigneur qui a décidé de marier Solomia à son valet et d'envoyer Ostap à l'armée. Alors le jour du mariage, Ostap décide de passer la frontière de Bessarabie pour trouver,de l'autre côté du Danube, la liberté. Après un temps d'hésitation, Solomia le rattrape et décide de partir avec lui. A peine arrivé sur l'autre rive, Ostap défie les gardes restés de l'autre côté, mais ceux-ci tirent et une balle l'atteint et l'immobilise dans les roseaux. C'est une famille de Tziganes, habitant non loin, qui sauvera Ostap et hébergera pendant plusieurs semaines les amoureux. Les Tziganes sont des voleurs de chevaux peu scrupuleux et ils décident de revendre leur dernier cheval après avoir masqué ses défauts. Le riche marchand qui l'a acheté découvre la supercherie et après avoir arraché la fausse crinière bat le pauvre cheval qui se met à pleurer. La police fait irruption chez les tsiganes et emporte les hommes y compris Ostap, alors que Solomia était partie lui acheter des vêtements. Malgré son innocence les autorités décident de reconduire Ostap en Ukraine. Cette décision, selon Solomia, signe son arrêt de mort et elle tente de toutes forces de s'y opposer. Ne pouvant trouver l'argent suffisant pour corrompre les gardiens d'Ostap elle décide avec leur ami Ivan qui a également quitté son pays, de libérer Ostap en tuant les gardiens lors du transfert en barque. Mais le combat est inégal, la barque de Solomia est renversée, Solomia se noie et Ostap est conduit dans son pays. Il ne sera pas exécuté puisqu'on le voit plusieurs années plus tard tentant de convaincre les jeunes que le vrai bonheur, il n'y a que dans leur pays qu'ils peuvent le trouver.
 

Commentaires et bibliographie
 
Ce cinéma romantique, et où le romantisme refuse les désordres de la violence, est d’abord un cinéma pudique et grave. (…) Lyrisme des paysages, tantôt impressionnistes, tantôt d’une rigueur sombre et menaçante, mais toujours admirables d’intelligence picturale; lyrisme des corps dans leurs mouvements et dans leurs fuites (la marche dans les roseaux, la danse des gitanes); lyrisme de l’écriture, étonnante d’invention, de subtilité et d’audace : on est emporté par une force lente, puissante et noble, une force émue par la beauté des êtres et des choses, par la beauté de tout ce qui vit et meurt sous le soleil, un arbre, un cheval, un homme, une femme, un amour. (…)
Je parlais (…) d’un cinéma instinctif, instinctif et savant. Car rien n’est plus profondément personnel, plus profondément médité, et cependant plus ressenti et passionné que ce cinéma-là.
Pierre Marcabru (Le cinéma russe et soviétique, L'équerre, Centre George Pompidou, 1981).

Le Cheval qui pleure a souvent des accents presque désespérés, que l’anecdote évidemment justifie amplement. Il n’en demeure pas moins que jamais Donskoï ne s’était ainsi laissé fréquemment capter par la tristesse.
Le deuxième signe d’évolution sera dans une tendance toute nouvelle chez Donskoï à abandonner les chemins du réalisme immédiat. Son réalisme fut toujours un très grand réalisme, d’une intense force expressive, mais il s’interdisait jusqu’au Cheval qui pleure toute fantasmagorie, toute déformation matérielle de la réalité. Ce n’est plus le cas. Lors de cette scène admirable où le fuyard doit couper les cheveux de la femme qu’il aime, cette chute est filmée au ralenti. Elle en prend une extrême force dramatique et lyrique, une beauté absolue mais qui traduit aussi chez Donskoï un recours nouveau à une expression active, déformée, reposant sur une « convention consciente » comme aurait dit Meyerhold, de la réalité extérieure. L’attitude à l’égard de la nature est d’ordre identique : Donskoï se rapproche tellement de certains détails, il les balaie d’autres fois si vite d’un panoramique fulgurant, qu’il les isole de leur contexte et en arrive à des compositions, des mouvements presque abstraits. La matière est rigoureusement concrète, sa vision sait atteindre l’abstraction à l’état pur.
Albert Cervoni ( Marc Donskoï, Cinéma d’aujourd’hui, Seghers, 1966).

Après avoir connu une période de disgrâce due à l’eugénisme culturel imposé par Jdanov et à l’antisémitisme ambiant, Marc Donskoï effectue, en 1953, un retour discret dans les studios de Kiev avec un sujet footballistique qui passe inaperçu, Nos champions. Hors cet intermezzo alimentaire, Donskoï livre au cinéma ukrainien deux de ses créations majeures, La Mère (1955) et Au prix de sa vie (1957). Sortie en France sous le titre Le Cheval qui pleure, cette dernière reste son œuvre sans doute la plus aboutie. Elle représente aussi la fusion panthéiste entre Mykhaïlo Kotsioubynskyi, auteur de nouvelles cinégéniques, et un cinéaste enraciné dans le terroir et la culture ukrainienne, fidèle à un style sobre, inaltéré par les fluctuations politiques et les modes. C’est dans les deux premiers plans de ce chef-d’œuvre que l’on découvre le Donskoï humaniste, féru de littératures russe et ukrainienne, liant dans son épigraphe une citation de Gorki : « Ce que nous aimons, nous l’aimons jusque dans la mort » à celle de la poétesse Lessia Oukraїnka : « Qui n’a pas vécu dans la tourmente, ignore le prix et la force des choses, ignore que les hommes ont toujours aimé la lutte et le labeur ». L’action se déroule en Ukraine dans les années 1830, où, écrasés par le servage, les paysans fuyaient par milliers vers les vastes steppes de la Bessarabie et tombaient dans les mains des patrouilles riveraines. Fouettés, marqués au fer rouge comme du bétail, ils étaient renvoyés enchaînés aux seigneurs, enrôlés de force dans l’armée ou exilés en Sibérie.
Sous la houlette du directeur de la photographie Mykola Toptchiї, Donskoï déploie des tableaux contemplatifs au lyrisme pur, des marines et des ciels impressionnistes d’une beauté absolue. Des images baroques s’égrènent des deux côtés du Danube, avec des fêtes rituelles et foraines, accompagnées de danses endiablées. Exécuté magistralement par l’actrice Olga Petrova, le solo de la Tsigane Marioutsia s’inscrit dans les chorégraphies les plus célèbres du cinéma. Entourés de comédiens du théâtre Romen, les protagonistes Vira Donska-Pryssiajniouk (Solomiїa) et Youriï Didovytch (Ostap) transcendent chaque moment de leur amour fou dans une société plus folle encore. Le titre français du film provient de la séquence où, voleurs de chevaux peu scrupuleux, les Tsiganes décident de revendre leur dernier cheval après avoir masqué ses défauts. Le riche marchand qui l'achète découvre la supercherie et, après avoir arraché la fausse crinière, bat le pauvre cheval qui se met à pleurer. Par sa passion pour les paysages et la générosité humaine, Donskoï fait parfois penser à Mizoguchi et à Renoir, et davantage au cinéma de l’Ukraїnfilm des années 30. Novateur, son film influe sur les jeunes cinéastes, notamment sur la future École poétique de Kiev. Andriech et Les Chevaux de feu de Paradjanov en subiront l’influence initiatique la plus manifeste. Les assistants de Donskoï, Volodymyr Dovhagne et Volodymyr Denyssenko, lui devront d’avoir appris le métier sur un film où les sentiments priment sur le social.
En 1958, Le Cheval qui pleure est récompensé en Grande-Bretagne et obtient un succès commercial en France, accompagné de critiques élogieuses. Henri Agel le définira en tant qu’élégie dramatique, contée comme une légende d’un Tristan et Iseult d’Ukraine, et rangera le réalisateur parmi les romantiques apparentés à Dovjenko. Paradoxalement, en Ukraine, son chef-d’œuvre fut considéré comme un film passéiste, tant sur le plan technique qu’esthétique. Il en fut de même pour les films réalisés à cette même époque d’après les récits de Kotsioubynskyi, Aube sanglante d’Olexii Chvatchko, Sur le four de Volodymyr Karassiov et Les Chevaux sont innocents de Stanislav Komar. On crut un moment que Marc Donskoï allait reprendre le flambeau de la cinématographie ukrainienne après la mort d’Alexandre Dovjenko, survenue en 1956, mais le cinéaste fut réintégré au Studio Gorki de Moscou, où il réalisera sept films jusqu’en 1977.
Lubomir Hosejko

Sélections dans les festivals :
- Festival international du film de Moscou, Moscou (Russie), 2009
- Cycle de cinéma russe à l'Arlequin, Paris (France), 2007

Images et vidéos