Silent films concerts

Strike (Стачка), 1924, by Sergey EISENSTEIN (Сергей ЭЙЗЕНШТЕЙН)


 

Ciné-concert :

25 novembre 2008, 21 heures, Cinémathèque de Toulouse

 

 

Fiche  du film - Kinoglaz

 

 

 

Accompagnement musical : Pierre JODLOWSKI

 

 

Note d’intentions du compositeur, Pierre Jodlowski

 

Le premier film d’Eisenstein, La Grève, réalisé en 1924 pose d’une certain façon les bases du langage du cinéaste russe. Empruntant à ses prédécesseurs - et notamment Dziga Vertov - les idées du “Ciné-oeil”, ce film rejette d’emblée la notion d’un cinéma d’acteurs, pour se préoccuper plus fondamentalement d’un art de l’image, au travers du montage et de la construction formelle.

D’autre part, si l’on connaît bien la portée politique - voire de propagande - des films d’Eisenstein (on pense notamment à Octobre), La Grève, bien qu’ancrée profondément dans son contexte historique, reste un film dont les enjeux purement artistiques prédominent.

C’est tout au moins la perception que j’ai pu avoir de cette oeuvre, dès le premier visionnement, où les questions de rythme, d’articulation et de gestes m’ont semblé à l’origine même de l’organisation temporelle et visuelle : La Grève reste pour moi un tableau ; tableau en mouvements, où le noir et le blanc deviennent couleurs, ou la force d’une séquence est indissociable du tout, dans sa pertinence structurelle.

La Grève, film muet, se détache ainsi de la parole, véhicule les symboles d’un monde bouleversé, transmet, jusqu’à aujourd’hui, et c’est là sa force, les questionnements de l’homme, le sens même de l’existence. Pourtant, c’est par la dynamique de l’image, les contrastes prononcés du rythme des séquences, la mise en scène excessive (devenant allégorie) qu’une dimension philosophique peut naître et non pas par une simple mise en image d’acteurs ou d’histoires charismatiques (comme le cinéma peut le faire bien souvent aujourd’hui).

On voit bien alors comment l’idée musicale peut facilement naître dans l’esprit du compositeur : la musique est “art du temps et de l’espace”, du rythme et de la forme où la question du sens ne se révèle qu’à travers une perception subjective, dissociée des enjeux

esthétiques.

Mettre ce film en musique ne consiste pas simplement à combler un silence (d’ailleurs Eisenstein le fait très bien tout seul !) mais plutôt à tisser des trajectoires, à renouveler l’espace de la projection dans une dimension sonore ; c’est bien là l’ambition de cette création : donner un nouvel “éclairage” de l’oeuvre cinématographique à travers une musique, dont l‘intensité rivalise avec celle des images, induisant un rapport de forces, concentriques ou divergentes.

Pour ce travail, c’est un dispositif électroacoustique que je souhaite mettre en oeuvre ; pas d’instrument (au sens classique) mais un orchestre de haut-parleurs, à même d’étendre suffisamment l’espace sonore dans sa dynamique et ses directions. C’est en outre là un vieux rêve qui se concrétise : celui de tenter la mise en oeuvre d’un espace artistique multiple, celui des images et des sons, des hommes de l’écran et du compositeur sur scène, celui des formes visuelles et musicales.

De plus, si les personnages d’Eisenstein sont, comme dans la commedia dell’arte, des archétypes dégagés d’une psychologie directe, mon travail, dans la musique électroacoustique convient de cet état de fait : les sons ne véhiculent pas un sens a priori, mais par leur mise en forme, leurs altercations, ils créent un imaginaire que l’on peut dès lors appeler musique. Il en va de même quant à l’ambiguïté des symboles du film : quelle est leur portée aujourd’hui ? Comment se résout la question du sens ? Les sons possèdent ce même caractère fragile, si proches de notre quotidien et pourtant, dans l’absolu, vides de sens.

Dans l’évolution de mon travail de compositeur, ce projet constitue une recherche fondamentale. La force de ce film, au-delà de sa séduction première, sera le support même de l’avancement de la création. Retrouver l’ambition et l’énergie de l’image, la dépasser et l’abstraire de son sens idéal, en donner une “interprétation” sensible, loin de s’accaparer l’image, simplement la “mettre en son”, la déconstruire par l’objet musical, comme l’homme de théâtre recompose un texte, respectant le sens premier, désormais entre ses mains, dans une autre vision du monde.

 

À propos du dispositif électroacoustique

Le choix d’une composition électroacoustique pour ce projet correspond principalement à une recherche d’un espace sonore très large, non limité à une simple production instrumentale. L’utilisation des haut-parleurs permet, en effet, de développer une recherche très poussée sur la notion d’espace sonore, à laquelle je reste particulièrement attaché pour ce travail.

Par ailleurs, il ne s’agira pas simplement de diffuser une bande son originale pendant la projection du film mais de l’interpréter au moyen d’un système de projection sonore : d’une part en ayant un contrôle du volume de chaque haut-parleur et en exploitant également un système de production sonore en temps réel.

Ce type de système, rendu accessible par l’évolution technologique consistera en un dispositif de microphones connectés à un ordinateur permettant de transformer le son en temps réel. Pendant la projection du film, j’aurai donc la possibilité de produire des sons à un moment donné en évitant le systématisme d’une synchronisation permanente pendant tout le film. Il s’agira également de “retrouver” le jeu de l’accompagnateur de film, modifiant son interprétation en fonction de l’image.


Site du compositeur Pierre JODLOWSKI


Page réalisée en partenariat avec

la Cinémathèque de Toulouse